Petits voleurs, grosses récompenses


Malgré mes opinions anarcho-proudhonistes affichées ; malgré les séjours partagés avec la famille du Rainbow dans le désert marocain, les montagnes macédoniennes et les forêts portugaises ; malgré mon goût démesuré pour tout ce qui est gratuit (et la litote), en somme malgré moi, j’ai horreur qu’on me pique mon larfeuille. Mais à l’écran, je vénère les voleurs, surtout les petits.



Le réalisme social au cinéma, de Chaplin à De Sica, met souvent en scène des enfants acculés au vol. Y a-t-il un meilleur plaidoyer pour la justice et la prévention que la délinquance juvénile ? D’autres réalisateurs ont repris le flambeau. On pense à Ken Loach (Kes – 1969 – deux Bafta film awards), à Andrea Arnold (Fish Tank -2009 – 21 récompenses - loachien), aux petits criminels du Philippin Brillante Mendoza (une cinquantaine de distinctions), aux frères Dardenne bien sûr (Le Gamin au vélo – 2010 - Prix du jury à Cannes), à la formidable prestation de Charlotte Gainsbourg dans La petite voleuse (1988 – Miller – Prix de la critique) modeste chef-d’œuvre campagnard, douce et piquante réflexion sur l’adolescence.

Par contre, si la petite voleuse est bien loin du cas social, Le petit voleur (1999 – Erick Zonka) lui, en est une quintessence. L’année précédente, Zonka filme La Vie rêvée des anges (1998 – 16 récompenses) une dévastation de l’âme, l’histoire tragique de deux jeunes filles dans le Nord de la France, 18 récompenses, notamment un Guldbagge en Suède. Or, Zoncka et son interprète Nicolas Duvauchelle méritaient encore mieux. Voici un film qui dit tout en 63 minutes. J’ai peut-être vu une version épurée car IMDb annonce 100 mn. Pas de musique, pas de finasseries visuelles, de la violence sans complaisance, juste le dessin de la réalité. C’est enlevé avec brio. Il ne s’agit pas d’un voleur petit par l’âge, quoi qu’il n’ait que 18 ou 20 ans. Duvauchelle, dont c’est le premier rôle, interprète un jeune Orléanais fatigué de se faire exploiter et voleur par dépit. Il dérobe le salaire de la copine qui a bien voulu l’héberger et fuit à  Marseille, où il fréquente les petits malfrats et devient membre d’une bande. Rien n’est expliqué ; on suit les évènements comme ils se présentent au personnage principal. On passe avec lui par la salle de boxe thaïe, les cambriolages, la surveillance d’une prostituée… Après quelques mésaventures, dont l’une laisse un goût déplaisant dans la bouche (un caïd force Duvauchelle à lui tailler une pipe), il échappe de justesse à une rafle de la police. Livré à lui-même, il décide de dépouiller une petite vieille dont il avait la garde lorsqu’il était dans la bande. Peu après, il se fait presque égorger par un gang rival. Les 2 dernières minutes du film nous le montre, la gorge recousue et revenu à son ancien travail de boulanger. Il écrit une adresse à Orléans sur une enveloppe et y met quelques billets. Pédagogie du cinéma.

Ursula Meier, auteure de Home en 2008, l’histoire minimaliste d’une famille dont l’existence se trouve menacée par l’ouverture d’une autoroute (avec Hupert et Gourmet) taquine le social dans L’Enfant d’en haut (2012) prix spécial à Berlin. Il s’agit d’un garçon de 12 ans et de sa sœur dans une tour HLM misérable, quelque part dans le Doubs. Pour subvenir à leurs besoins, Samuel vole du matériel de ski dans une station proche. Au milieu du film, la sœur interprétée par Léa Seydoux s’avère être la mère de Samuel, douloureuse surprise. Le titre anglais Syster est d’ailleurs plus parlant. On y trouve une série de personnages secondaires interprétés notamment par Martin Compston, qui justement a joué chez Loach (Sweet Sixteen - 2002) et Arnold (Red Road - 2006), et Gillian Andersson (X-Files).

Des vicissitudes du sous-titrage : la maman se plaint que Samuel fasse tout rater dès qu’elle rencontre un mec « J’peux rien foutre avec toi », devenu en sous-titre « I can’t fuck with you ». Heureusement, Meier n’a pas pas cru bon d’ajouter l’ignominie au lamentable.

Le sujet est parfois traité sous forme de comédie réaliste. Le Paper Moon (1973) de Bogdanovich, à partir du roman de Joe David Brown, est un chef d’œuvre en noir et blanc. Avec Ryan O’Neal et sa fille Tatum. Pendant la grande dépression, un homme sorti de prison arrive en retard à l’enterrement de son ex-femme. Pour toute oraison funèbre, il fait une allusion salace concernant le cul de la défunte et se retrouve tuteur d’une petite fille dont il nie être le père. Ils vont ensemble écumer quelques États en vendant des bibles à des veuves éplorées, soit disant commandées par les époux récemment rappelés à Dieu. La gamine s’avère plus maligne et débrouillarde que son père dans le maquignonnage et l’entourloupe. La défiance règne d’abord entre eux. Lors d’une visite dans un parc d’attraction, la petite fille craint que son père ne l’abandonne.

-         Je ne vais pas te laisser là. Qu’est-ce que tu crois ? J’ai des scrupules moi. Tu sais ce que c’est au moins des scrupules ?

-         Non, je sais pas ce que c’est. Mais si t’en as, c’est sûrement que tu les as barbotés à quelqu’un d’autre !

Tatum devint la plus jeune actrice (10 ans) de l’histoire à recevoir une distinction, en l’occurrence un Academy Award.

Il faut mentionner Tumbleweeds (1999 - O’Connor) avec la magistrale Janet Mc Teer qui a obtenu, entre autres récompenses, un Golden Globe pour ce rôle. Une femme et sa fille de 12 ans, errent de ville en ville au grès des relations ratées de la mère. Mais si c’est un road movie avec couple adulte/enfant comme Paper Moon, la fille n’est pas voleuse. Elle et sa mère sont ces boules d’herbe sèche emportées par le vent du midwest, que l’on appelle tumbleweeds.

Le film le plus bouleversant de cette série vient de l’Est :  Vor (The Thief – 1997 – Pavel Chukhray). L’action se situe juste après la fin de « la grande guerre patriotique », la deuxième guerre mondiale chez les Russes. Un homme en uniforme, se faisant passer pour un soldat de l’armée rouge, prend en charge une jeune veuve et son fils. La jeune femme, Yekaterina Rednikova, d’abord aveuglée par l’amour va vite déchanter. Son amant est un voleur sans scrupules. Ils vont de pension en pension à travers la Russie, chaque fois obligés de fuir comme… des voleurs. Il détrousse ses voisins à peine mieux lotis que lui. Vladimir Mashkov en bandit séducteur, charmeur avec les femmes, et brutal avec les hommes et vice versa, distille toute la complexité du personnage. Dur avec le garçon, il lui apprend à se défendre. Le petit garçon Mikhail Filipchuk est inoubliable. Il n’a malheureusement pas fait carrière. Contraint d’être le complice de cet ersatz de père qu’il craint et qu’il admire tout à la fois, il se raccroche à sa mère mais celle-ci connaîtra un sort funeste. Yekaterina Rednikova est sublime de fragilité et d’abandon slaves (là je me branle peut-être un peu). Les intellectuels américains, qui ne savent plus ce qu’est une grande actrice depuis la mort de Marilyn Monroe, et pour qui une Norvégienne et une Russe c’est du pareil au même, l’ont baptisée The Russian Liv Ullman. Il y a une ressemblance certes, mais la pauvre Ullman ne fait guère le poids. J’ouvre une parenthèse à la hâte pour proférer un petit sacrilège : Liv Ullman et Joseph Erlandsson ont en commun cette expressivité de chien battu à l’écran qui faisait d’eux d’excellents animaux de compagnie pour Bergman mais de piètres acteurs. En tous cas ne ratez pas Vor, pur chef-d’œuvre, l’un des 100 films que j’emporterais sur une île déserte si j’avais un bateau et une salle de cinoche. Vor s’est fait ravir le Golden Globe du meilleur film en langue étrangère par Central do Brazil (1997 – Walter Salles) film en tout point remarquable, également dans ma liste de l’île perdue. Montenegro, la plus grande actrice brésilienne, interprète une vieille femme de Rio qui va aider un petit garçon à retrouver sa famille, quelque part dans le Nordeste. Festen (Winterberg – dans ma liste) était aussi en compétition. Quelle année !

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