L’aborigène mis en Sen
L’écrivain
aborigène Kevin Gilbert (1933 – 1993) a écrit : « This is my
thesis that aboriginal Australia underwent a rape of the soul so profound that
the blight continues in the mind of most blacks today. »
Beneath Clouds (2002), premier film de l’aborigène Ivan Sen montre cette blessure.
Une curiosité, notamment parce que c’est le seul film des deux acteurs
principaux. Damian Pitt, malgré son nom, ne fait pas carrière ; il meurt en
2009 dans un accident de voiture. Dannielle Hall devient mère de famille à 21
ans. Elle en avait 18 lors de la sortie du film. Un article d’un journal
australien daté de 2005 révèle que Hall, qui a gagné le prix du meilleur jeune
talent à Berlin et parcouru le monde pour la promotion du film, n’a depuis reçu
qu’un seul script. On apprend que Sen a aussi disparu de la scène. Le
journaliste est mal informé (il devrait lire les journaux) : la même année Sen
tourne Yellow Fella, un documentaire sur Tommy Lewis - un des plus
grands acteurs aborigènes, vu dans The Chant of Jimmy Blacksmith (1978 –
personnage auquel le documentaire fait référence), The Proposition
(2005), Red Hill (2010) et Goldstone (2016).
Beneath Clouds doit probablement son succès à son thème plus qu’à son traitement. Les
acteurs sont vrais dans le minimalisme de leur jeu, le film est beau dans la
sobriété de ses images ; cependant le clivage entre blancs et aborigènes mis en
évidence dans le scenario, notamment cet épisode sordide de violence policière,
est certainement ce qui lui vaut cet intérêt dans tous les festivals. Il y a
néanmoins quelque chose de fascinant dans un premier film – et surtout un road
movie, si propre à dépeindre une société et ses différentes couches - un
premier film qui soit le dernier pour ses acteurs. Il s’en dégage une
mélancolie en quelque sorte extradégiétique, associée aux destins des hommes et
des femmes qui participèrent à une peinture et qui, tout en restant pour les
siècles dans celle-ci, disparaissent dans le fondu enchaîné de la réalité. Tel
Vladimir Garine, une carrière aussi fulgurante que celle de Damian Pitt, et une
vie encore plus courte puisqu’il meurt noyé à l’âge de 16 ans dans un lac
proche de St Petersbourg, ayant servi de cadre à son seul film, le chef d’œuvre
de Andreï Zviaguintsev Le retour (Возвращение / Vozvrachtchenie -
2003).
Ivan Sen continue à dénoncer la ségrégation mais sous une forme
grand-public. Ces dernières années, il a rejoint la vague du western australien
(ou néo-western selon certaines sources) dans laquelle on trouve des succès
tels que The Tracker (2002) The Proposition (2005) ou Red Hill
(2010). Dans Mistery Road (2013) et Goldstone (2016) Aaron
Pedersen joue un détective aborigène de la police australienne, aussi taciturne
que la caméra de Sen. Dans les deux films, il enquête sur des meurtres de
jeunes filles et soupçonne des collègues d’être impliqués dans des affaires de
corruption, de trafic de drogue (dans le premier) et de trafic humain (dans le
second). Dans le premier Hugo Weaving est en fait du bon côté et aide Pedersen
à venir à bout des malfrats avec son fusil à lunette, un ok-coral dans le bush ;
et dans le second Pedersen aide avec son fusil à lunette Alex Russell à venir à
bout d’un gang de bikers. La structure narrative des deux films est identique –
longue et pesante enquête dans les milieux interlopes, parmi des personnages
énigmatiques et laconiques – et montée rapide de la violence à la fin d’une
narration exclusivement linéaire. La cinématographie est empreinte de la beauté
austère de l’outback du Queensland, à l’ouest de Brisbane. Les plans aériens
verticaux, caméra sur le ventre d’un drone à 50 ou 60 mètres d’altitude, sont
récurrents. On voit cela dans The Chant of Jimmie Blacksmith (1978), le
film qui a inspiré Sen pour son documentaire sur Tommy Lewis. Notons la
présence inquiétante de Jacki Weaver dans Goldstone. Elle vous donne la chair
de poule comme aucune autre actrice du monde anglo-saxon (Animal Kingdom
- 2010).
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