Davidson n’a peur de personne


En 2013, j’étais en Australie. Avec trois copines de Paris nous avons parcouru dans un vieux camper-van les 1700 miles de Perth jusqu’à Adelaïde. Nous faisions du volontariat chez les Aussies, dans les immenses exploitations. C’était un enchantement de voir ces kangourous de la taille d’un homme faire la course avec les 4x4, les galahs au jabot rose s’envoler comme des ballons de foire dans un criaillement tropical, observer des biches et des cerfs des antipodes traverser un marais parsemé de roseaux secs et d’arbres aux racines torturées. Il y avait des serpents anthracite qui se coulaient dans les herbes, des araignées grosses comme mon poing dans les granges avec toute leur progéniture sur le dos qui s’éparpillait comme les gouttes de mercure d’un thermomètre brisé. Et on élevait des moutons et des chèvres, et des buffles d’Asie noirs et menaçants, des émeus pour leur viande et leurs plumes, des lamas hautains. Mais nous n’avons jamais vu de dromadaires. Et pourtant, selon les dernières estimations, et après une campagne de déchamélisation, il y en aurait encore 300 000 à l’état sauvage. Le premier fut importé des îles Canaries en 1840, seul survivant de la traversée. Il s’appelait Harry, comme Clint Eastwood en moins dirty, quoiqu’il fut considéré comme responsable de la mort de son acquéreur, l’explorateur-éleveur Harrocks. Alors que celui-ci rechargeait son flingue pour dézinguer quelque oiseau, Harry bougea. Le coup parti, accompagné de quelques doigts et d’une rangée de dents. Harrocks est resté dans les mémoires comme « the man who was shot by his own camel ». Pourquoi cet imbécile était-il juché sur la bosse d’Harry pour pétarader ? Toujours est-il qu’il mourut des suites de ses blessures après avoir demandé qu’on exécute l’infortuné Harry, qui lui n’avait rien demandé à personne. Harry avait traversé les océans pendant des mois de tangage et vu ses camarades agoniser dans la cale insalubre d’une goélette, pour finir chez les obsédés de la gâchette. 

Bon, je m’éloigne de mon sujet. J’ai découvert en 2016 le roman Tracks de Robyn Davidson, dans lequel elle relate les préparatifs sur plus d’une année et la traversée du désert australien avec son chien et quatre dromadaires. C’était en 1977. Je passais mon baccalauréat de français et traversais la Belgique et l’Angleterre en stop, en reniflant les gaz d’échappement, pendant que Davidson bouffait la poussière d’Alice Springs à l’océan indien, sur devinez combien de miles ? 1700. Brigitte Bardot chantait déjà « elle n’a peur de personne sur son chameau, Davidson, tsoin, tsoin ». Si ce n’était le titre de son livre, on pourrait dire qu’elle n’a pas l’track.

J’adore ce récit sagace, sincère et étonnamment profond. Davidson avait 25 ans quand elle a conçu son projet, 27 quand elle l’a mis à exécution et la trentaine quand elle a écrit le livre. C’est une humaniste, militante pour les droits des aborigènes, sensible à la façon dont les animaux sont traités, attentive à son univers intérieur en même temps qu’à la psychologie des gens qu’elle rencontre.

Or, en 2013, après 1700 miles en dromadaire à moteur, nous étions donc à Adelaïde, dans un back-packer à décider qui hériterait du camper-van, sans savoir que l’adaptation cinématographique de Tracks était montrée pour la première fois dans la capitale de l’Australie-Méridionale (État dirigé par un immigré vietnamien). Le film de John Curran – scénariste de l’excellent The Killer Inside Me  (2010) – n’a pas été distribué en France, pas plus qu’il n’y a de traduction française du livre. La photo est magnifique mais le film ne peut rendre la richesse des impressions, des pensées et des expériences de l’exploratrice. Le voyage intérieur n’est évoqué qu’à travers les regards de Wasikowska et la beauté silencieuse des paysages. Il y a des moments dramatiques, par exemple lorsque trois dromadaires mâles à l’état sauvage s’attaquent à la caravane de l’héroïne ; ou quand victime du soleil, elle se croit attaquée à nouveau – on pense à la scène du puits dans Lawrence of Arabia (1962) – quand son chien s’empoisonne avec un flacon de strychnine destiné aux dingos. Cependant, si Mia Wasikowska (Maps to the Stars – 2014) incarne assez bien la sensible et farouche aventurière, on ne retrouve ni le parfum du livre ni la dureté de la vie de chamelière. Percer le museau d’un dromadaire – son cou est trop puissant pour des rênes de cheval – pour y enfiler une longe ou se battre avec lui quand il est en rut, au péril de sa vie, c’était sans doute trop difficile à filmer (Il y a néanmoins une scène de castration, de dromadaire j’entends). Et puis tout va trop vite, comme l’enchaînement d’échantillons sans enchantement, admirez l’allitération. Pourtant Robyn Davidson se dit satisfaite de ce travail et considère que l’actrice rend bien ce mélange de fragilité et de détermination qu’elle avait en elle. Elle est sûre que le film sera une source d’inspiration pour les jeunes filles de notre époque, comme le fut son livre en un temps où les satellites ne surveillaient pas le moindre mètre carré et où la solitude n’était pas encore un luxe,

Un auteur satisfait, c’est rare. Il faudra que nous nous intéressions à ce phénomène de l’image animée incapable de traduire la complexité de la combinaison linguistique, phénomène souvent confondu avec la maladresse ou le libertinage d’un scénario.

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