L’Inuit porte conseil
Avez-vous, comme moi, grandi avec les romans du grand Nord ? Le Dernier des Mohicans (The Last of the Mohicans – J.F. Cooper –
1826) l’Est canadien c’était aussi le Nord ; Croc Blanc (White Fang -
Jack London – 1906) entre chien et loup ; Nomades du Nord (Nomads of
the North – J.O. Curwood – 1919) entre ours et chien-loup ; L’Incroyable voyage (The Incredible Journey – Sheila Burnford
– 1961) entre chiens et chat ; tous adaptés plusieurs fois à l’écran, tous
vus tôt ou tard. Par contre, je cherche
encore les adaptations de deux romans lus à l’âge adulte : Maria
Chapdelaine (1950 – Marc Allégret - d’après
le chef-d’œuvre éponyme de Louis Hémon publié en 1913) et Un homme se penche
sur son passé (1958 – de Willy Rozier – d’après le prix Goncourt
1928 de Maurice
Constantin-Weyer). Vos tuyaux
sont les bienvenus.
À propos de tuyaux, j’étais au Musée
Louis Hémon à Péribonka en 2009. Mon fils, moi-même et notre hôtesse
« couchsurfing », avons examiné la sculpture de Thibert, censée
représenter un sillon dans la terre. Notre hôtesse s’est tout de suite rendu
compte qu’il s’agissait d’un vagin. Nous lui avons réclamé quelque
élément de comparaison, elle a fait la sourde oreille. On se tient cois chez
les Québécois.
Plus tard encore, j’ai découvert la vie âpre
et gaie des peuples de la glace dans Nanook of the North (1922), premier documentaire de l’histoire du
cinéma et point de départ de tous les efforts entrepris par la suite pour
restituer la réalité en images. L’Américain Flaherty, financé par Révillon, une
société française négociant les fourrures, a suivi pendant six ans le chasseur inuit Nanook et sa famille.
Des images parfois drôles, par exemple lorsque tous les membres de la famille y
compris un petit chien surgissent un par un du canoë comme d’une boîte à surprise.
Mais une vie rude : on construit son igloo pour la nuit (j’ai fait ça dans
le Jura, c’est un travail de maçon sans truelle), au réveil on mâchouille les
bottes en peau rendues rigides par le froid, on humidifie et frotte les patins
du traineau pour que celui-ci glisse sur la neige toujours sèche de l’arctique,
on tue avec les dents le poisson que l’on vient de pêcher…
J’ai vu ce film la deuxième fois à Palladium à Malmö, une salle de spectacles
et un foyer construits en 1920, et qu’ont honorés Laurel et Hardy. La dernière
séance a été donnée en 1996 - Jerusalem de Bille August, je venais
d’arriver en Suède – et Palladium a rouvert ses portes en 2004. Dans la salle
obscure animée des exploits de Nanook, La chanteuse de gorge inuit Tanya Tagaq,
rendue célèbre par Björk, donnait au film de Flaherty une dimension mythique à
la limite de la transe. Entre l’anathème du réchauffement et le chant funèbre jetés
sur des fossiles digitalisés.
J’aimerais bien trouvé Kabloonak (1994) réalisé par le Français
Claude Massot, mort l’année suivante et dont c’est le seul long métrage. Son
film raconte l’histoire de celui de Flaherty, incarné par Charles Dance.
Kabloonak veut dire étranger ou homme blanc, comme le goy des juifs, le gadjo des
gitans... et Inuit signifie « gens », « humains », en
inuktitut.
En 1992 - je suivais les cours du Celsa et harponnait mes copines de
classe - deux Inuits ont fait une apparition dans le cinéma grand-public : Lou Diamond Phillips prêtait ses traits
philippins à Agaguk dans The Shadow of
the Wolf ; et Jason Scott Lee son faciès sino-hawaïen à Avik dans Map of the Human Heart.
Dorfmann, le réalisateur du premier n’est pas très
alerte. Son Vercingétorix (2001) avec Christophe Lambert est carrément
un film de série B. Cependant Agaguk, rebaptisé pour le commerce Shadow
of the Wolf, avec Toshiro Mifune
et Donald Sutherland, ne vous
laissera pas somnolent. Je me souviens l’avoir vu en avant-première quelque
part dans le VIIIe arrondissement, dans une petite salle conçue pour
les critiques de cinéma, c'est-à-dire offrant toutes les commodités pour
endormir leurs vigilance : fauteuils en cuir d’un mètre de large, guéridon
pour rafraîchissements alcoolisés et autres corruptions. J’étais invité par une
consœur du Celsa, harponnée ou en passe de l’être. Je n’ai pas fermé l’œil jusqu’à
la fin mais ne me demandez pas de raconter le film. Si je le revoyais aujourd’hui,
peut-être le trouverais-je ennuyeux comme Human
Heart ; cependant il me semble avoir pris plaisir à suivre Agaguk dans
sa fuite éperdue. Il s’agit de l’adaptation d’un livre de l’écrivain Québéquois
Yves Thériault, à propos duquel ma copine italienne Cristina, dûment harponnée,
a écrit son mémoire de maîtrise à l’université de Montréal.
Map of the Human Heart du Néo-Zélandais Vincent Ward narre l’amour contrarié
entre un Inuit et une Indo-Québécoise, étalé sur trois décennies, de 1930 à
1960. Je ne me souvenais pas des péripéties de cette romance, mais bien de mon
cœur d’ artichaut bouleversifié. Je l’ai revue dix ans plus tard, un peu
déçu. Un jeune Inuit chope la tuberculose. Il est envoyé dans une clinique à
Montréal où il tombe amoureux d’une gamine, dont le jeu et la voix sont
insupportables. Heureusement Jeanne Moreau est là qui incarne une religieuse.
En fait, la plupart du temps, la bande son semble rajoutée a posteriori ce qui
donne aux scènes dramatiques un ton exagéré, souvent irritant, où les phrases
sont dites de façon ampoulée comme si on avait craint de rater l’enregistrement.
Cela ressemble parfois à un exercice orthophonique. Du coup Anne Parillaud,
dont la diction est par nature inhabituelle, semble encore plus perturbée et
cruellement froide, ce qui lui facilite le rôle. En revanche Scott Lee, d’ordinaire
d’allure niaise, accède sans effort à l’air demeuré. Nous sommes gratifiés d’un
happy end rêvé par Scott Lee, à l’agonie sur la glace. Assez mauvais. Dommage
car l’histoire est remarquable dans ses itinéraires historiques, les
sous-mariniers allemands, la cartographie, le Bomber Air Command, le
bombardement de Dresde (le père du réalisateur avait participé au vrai
bombardement et, coïncidence ou intervention divine, il est mort pendant le
tournage des scènes). Il y a aussi cette récurrence des hauteurs, symbole de
l’amour qui unit les deux héros : la tour du dispensaire, le toit de
l’Albert Hall, le dessus d’un zeppelin, les prises de vue aériennes déchiffrées
par Parillaud comme des cartes du tendre… Si nos cœurs ont fondu, l’Inuit
aussi.
Accordez plutôt votre temps aux films de Zacharias Kunuk, un
authentique Inuit, Canadien du Nunavut. Le très beau Atanarjuat (The
Fast Runner – 2001 – Caméra d’or à Cannes) est le premier film entièrement inuit,
écrit, produit, réalisé, joué par des Inuits en langue inuktitut. Saviez-vous
que les Inuits ont un alphabet ? Fast runner s’écrit ᐊᑕᓈᕐᔪᐊᑦ. Le film raconte
la lutte d’un esprit fort contre les mauvais esprits et surtout un chamane
maléfique. L’acteur principal, Natar Ungalaaq, est aussi artiste. Ses statuettes
en bois sont exposées au Musée National des Beaux-Arts du Québec, installé dans
une ancienne prison, magnifique ! Nous y étions avec mon fils en 2009. « Papa,
j’ai faim, quand est-ce qu’on sort de prison ? »
Voir aussi le passionnant docu-fiction de Kunuk, The Journals of Knud Rasmussen (2006) d’après les
notes de l’explorateur prises pendant l’une de ses expéditions, entreprise la
même année que le tournage de Nanook.
On y retrouve la musique de Tanja Tagaq, notamment pendant deux scènes de
copulation filmées dans le plus pur style Hard Core Inuit, c’est-à-dire sous
des peaux d’ours, je dirais même de phoque si je ne craignais d’être mal
interprété. On y retrouve aussi Natar Ungalaaq et Kim Bodnia, l’acteur danois de
Pusher (1996) le premier et excellent film de Refn.
Ce qu'il faut pour vivre (Inuujjutiksaq - 2008), un film québécois de
Benoît Pilon.
Touchant et instructif. Il y a un
peu de Human Heart dans le scénario puisqu’
il est question d’un Inuit souffrant de la tuberculose et séparé de sa famille
pour être soigné à Québec, cette fois dans les années 50. D’abord enfermé dans
le sombre mutisme de l’être déraciné et ignorant de la langue, il se prend
d’affection pour un enfant de sa race, hospitalisé comme lui et qui maîtrise le
français et l’inuktitut. Natar Ungalaaq, vous l’auriez deviné, incarne le
personnage principal.
De chez les Inuits, à la même latitude mais de l’autre côté de la
glace, vous rendez visite aux Samis, connus sous l’exonyme « Lapons »
un peu péjoratif puisqu’il vient du suédois « Lapp » pour haillons. L’ambiance
« Far North » de Kautokeino-opprøret (The Kautokeino
Rebellion – 2008) vous rappellera nos bons vieux westerns. Des marchands
d’alcool, de mèche avec certains ministres du culte et représentants de la loi,
exploitent sans vergogne la communauté samie du nord de la Norvège. Conquistadors
chez les Mayas, visages pâles chez les Apaches, Aussies chez les aborigènes,
toujours la même histoire qui toujours mérite d’être contée. La qualité de la
cinématographie et le sens remarquable du détail sont propres aux films
historiques sous ces latitudes. Comme dans toutes les productions nordiques,
chacun parle joyeusement sa langue, le same, le finnois, le suédois, le
norvégien ou le danois. Ah ! Comme notre monde francophone, par ailleurs
si soucieux d’universalité, semble engoncé dans son monolinguisme. Nils Gaup a fait jouer toute sa famille
et quelques pointures comme les Suédois Persbrandt et Nyqvist, la Finlandaise
Juuso, le Danois Coster-Waldau et le Norvégien Sundqvist. Mais les Lapons, petipa
tapon ?
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