Le glaive contre le sabre
Il doit être malaisé d’enquêter sur des meurtres en milieu militaire.
D’abord parce que les soldats sont payés pour tuer, c’est bien connu, et puis
aussi parce qu’ils sont tous habillés pareil.
- Vous pouvez
décrire l’assassin ?
- Il avait une veste kaki, un
béret rouge et des rangers noires.
- Ah ? Et il était
armé ?
En tout cas le genre a fait florès aux États-Unis. L’aéropage militaire
et la gloriole « stars and bars » fascine la clientèle Midwest. Et
puis si beaucoup d’enquêtes sont conduites dans sa périphérie, la caserne reste
en tant que trope conceptuel, un milieu propice à l’investigation, arcanes
opaques d’un pouvoir parallèle (opaque, camarade, opaque camarade, opaque,
opaque, opaque...). Voici quelques échantillons dans l’ordre chronologique.
The Night of the Generals (1967) d’Anatole Litvak, l’Ukrainien exilé, sur un
scénario de Kessel et une idée de Chase. Omar Sharif, officier allemand,
enquête dans la Wehrmacht pendant la deuxième guerre mondiale, sur le meurtre
d’une prostituée polonaise. Pauvre vieux. Non seulement le coupable n’est autre
qu’un général incarné par O’Toole, mais en plus les priorités raciales et
guerrières en 1942 ne sont pas en la faveur d’Omar. Il y laissera sa peau. Si je
me souviens bien, le crime d’O’Toole reste impuni. Bof ! après tout ce
n’est qu’une peccadille dans l’hécatombe polonais, et c’est l’idée même du
scénario : enquête consciencieuse et chimérique sur fond d’évènements
disproportionnés. On est tout proche de Camus ; cependant, hormis
l’originalité du thème, le film ne laisse que peu de traces. Plummer joue
Rommel et Noiret, un policier français.
Il vaut mieux voir A Soldier's Story (1984) de Norman
Jewison ; un officier noir américain enquête sur l’assassinat d’un soldat
noir en Louisiane, sur fond de seconde guerre mondiale. Là non plus, la tâche
de Roolins Jr (Ragtime - 1981)
n’est pas facile, et pour les mêmes raisons qui rendaient celle de Sharif
icaresque (un peu picaresque aussi). Mais les apparences sont trompeuses.
L’assassin s’avère être un sergent noir interprété par Adolph Caesar. Caesar et
Rollins, deux acteurs morts dans la fleur de l’âge.
Presidio (1988) de Peter Hyams. Presidio est le camp militaire de San
Francisco. Sean Connery en est le Colonel. À part la moustache de Connery et
une poursuite en voiture, je ne me souviens plus de rien.
Le modèle du genre est sans aucun doute A Few Good Men (1992) de
Rob Reiner sur un scénario d’Aaron Sorkin. Magistral. On se souvient de
l’affrontement Cruise-Nicholson au tribunal militaire : « I want
the truth! » « You can’t handle the truth! ». Cruise,
jeune avocat talentueux mais indiscipliné, est chargé de défendre deux Marines
responsables de la mort d’un des leurs. Cruise et son équipe vont faire tous
leurs efforts pour prouver que le seul responsable est un colonel, campé par un
Nicholson haïssable à souhait. Celui-ci a ordonné un « code red ». Je vous laisse
découvrir ce que cela implique. Le thème central est en fait le système
militaire et ses contradictions inhérentes. L’un des meilleurs films américains
fin de siècle.
Courage Under Fire (1998) Edward Zwick. Denzel Washington enquête sur l’officier
Meg Ryan, tombée au champ d’honneur, pour savoir si elle mérite la Medal of Honor. Lui-même est responsable
de la mort de ses hommes, une erreur d’appréciation pendant l’opération Desert Shield. Pas mal.
The General's Daughter (1999) de Simon West avec un Travolta en super forme
qui enquête sur la mort de la fille d’un gradé notoire, dans le cantonnement. C’était
une femme aux mœurs relâchées ; sa mort soulage le papa qui craignait pour
sa carrière. Bien construit, quelques coups de théâtre et une leçon de morale
de bon aloi, pour une fois chez les Amerlocs. On regrettera seulement de ne
voir que les maxillaires de Travolta et non pas les fesses de Madeleine Stowe.
Les a-t-on jamais vues à l’écran d’ailleurs ? Question à laquelle un cinéphile
se doit de répondre.
Il y a Chan-Wook Park qui nous a pondu Joint Security Area
(2000). Un officier femelle de l’ONU, Coréenne adoptée, enquête sur le meurtre
de deux soldats Nord-Coréens dans la zone de sécurité entre les deux nations
sœurs ennemies (lire mon excellent article La Corée ne perd pas le nord)
Moyen.
On verra éventuellement Silencio en la nieve (2011), des
meurtres dans la Waffen SS espagnole. Quelques efforts de reconstitution
historique intéressants et surtout Carmelo Gómez, un acteur à suivre. Svjedoci
(2003) la caméra du Croate Vinco Bresan glisse en long, en large, en haut, en
bas dans une ambiance grise chargée de mystères. Le sol est mouillé, les murs
pelés, les arbres chauves et les êtres aussi. On revient dix, vingt fois sur
les mêmes scènes avec à chaque fois un ou deux éléments nouveaux, comme si
plusieurs caméras avaient été placées à différents endroits. Et chaque fois on
s’enfonce un peu davantage dans le malaise tout en se rapprochant du cœur de
l’énigme. À voir.
Il y a certainement quantité d’autres films de ce genre car l’uniforme,
en fin de compte, c’est un déguisement suspect.
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