La Corée à la curée
Dans mon excellent article Avec
les yeux de Le Clézio, je m’étonnais un tantinet et à tort que le grand
auteur entrevoit en Corée le nouveau souffle du septième art. Nous étions à l’entrée
du XXIème siècle. Certes, il y a bien eu une nouvelle vague coréenne
menée par Im Kwon-taek à la fin des
années 90, un essor vigoureux comparable à ceux du cinéma allemand des années
20 ou de l’Italie et du Japon d’après-guerre. Oui, il existe une inventivité et
une esthétique propres aux films coréens. Mais dans la profusion des films, et dans
un pays encore écartelé, nombreuses sont les œuvres marquées au fer d’un passé
toujours présent (c’est pas beau ça ? on dirait du de Gaulle). Le cinéma sud-coréen
se laisse souvent tenter par un ton propagandiste et une violence extrême. Les
films de guerre suppurent un héroïsme sanguinolent, amphigourique et masochiste
et des relents de déchirure fratricide implacablement cornélienne. Et les
thrillers débordent tout autant d’hémoglobine.
En guise de préambule, sachez que les noms coréens sont composés de
deux parties, comme chez nous : un nom de famille et un prénom. Par contre,
le nom de famille est en général composé d'une syllabe et précède le prénom,
composé quant à lui de deux syllabes.
Kang Je-gyu est très fort dans
le domaine. Shiri
(1999) une espionne redoutable et ses copains nord-coréens font des ravages au
Sud. Malgré une pleïade d’excellents acteurs, ce n’est pas shiri je t’aime,
shiri je t’adore. C’est plutôt shira bien qui chira le premier. The
Brotherhood of War (2004), dans lequel deux frères luttent d’abord ensemble
puis l’un contre l’autre dans la guerre de Corée, est assez indigeste mais fort
prisé en Asie. Il a même été récompensé par la Political Film Society, une fondation américaine pour le cinéma favorisant
la prise de conscience politique (vous voyez c’que j’veux dire…). Grandiloquence
et force explosions au menu. My Way (ou My War selon les cas -
2011) coûteuse reconstitution guerrière inspirée d’une histoire vraie : un
marathonien coréen est enrôlé de force tour à tour dans les armées japonaise,
russe et allemande. On assiste à des combats terribles entre chars russes et
kamikazes japonais, à des assauts d’infanterie inspirés par Ennemy at the
Gates (2001 - Annaud), au débarquement façon Saving Private Ryan
(1998 - Spielberg), etc. Même si, dans un souci de réalisme louable, chacun
parle sa langue - coréen, japonais, mandarin, russe, allemand ou anglais - le
public occidental trouvera l’action mélo-dramatico-saignante. Voyez plutôt Gallipoli
(1981) de Peter Weir dans lequel Gibson court aussi dans tous les sens. La défaite
des Australiens et des Néo-Zélandais face aux troupes de l’empire ottoman dans
les Dardanelles.
Lee Jae-han, formé aux États-Unis, a hamburgarisé son nom
en John H. Lee. Pohwasogeuro (71: Into
the Fire - 2010) raconte l’épisode de la guerre de Corée, quand 71
étudiants sont chargés de protéger une école contre les féroces unités de l’armée
nordiste. Il faut vraiment aimer les études. Bon, c’est une école de filles, on
peut comprendre leur sacrifice. Même sanguinolence patriotique face à laquelle
le spectateur, tout impressionné qu’il soit par le réalisme des scènes de
combat, devra faire preuve d’héroïsme pour ne pas céder à l’offensive de l’ennui.
J’en ai vu deux autres encore pire mais je ne retrouve pas les titres.
On gagne certes en qualité avec Park
Chan-wook. Lui aussi a sacrifié au traumatisme de la partition avec Joint
Security Area (2000). Un officier – il s’agit d’une femme mais le mot n’est
pas épicène – envoyé par l’ONU, en fait une Coréenne adoptée, enquête sur le
meurtre de deux soldats Nord-Coréens dans la zone de sécurité entre les deux
nations sœurs ennemies. Pas mal mais dans le genre enquête en uniforme (voir
mon fascinant article : Le glaive contre le sabre). Park Chan-wook
a également signé le violent et improbable Old Boy (Oldeuboi
- 2003), gros succès à la fois au box-office et chez les critiques. Un homme est
retenu prisonnier dans une chambre pendant 15 ans, sans aucun contact avec le
monde et sans qu’il sache pourquoi. On le libère et il se déchaîne. La scène, où
le génial Choi Min-sik (Nameless Gangster – 2012 - Yoon Jong-bin) se bat à coups de marteau
avec un bataillon de geôliers dans un couloir, a marqué le cinéma d’action coréen.
Bien sûr, le public se laisse séduire par une violence esthétisée, un sadisme
et un masochisme propres au cinéma néo-noir, quel que soit son horizon. Les
Américains ont évidemment fait un remake avec Broslin, moins original que
l’original mais tout aussi hargneux. Chan-wook
Park surenchérit dans l’hémoglobine deux ans plus tard avec Lady
Vengeance (2005), nouveau gros succès. Une ancienne prisonnière venge
chacune de ses ex-codétenues. Je n’ai rien compris mais le générique et la
photo sont magnifiques. Rebelotte en 2006 avec I'm a Cyborg but That's OK
étrange et violente histoire. Photo magnifique et là aussi gros succès. Tous
ces films étaient-ils une préparation
pour une œuvre moins tapageuse, plus sensuelle et subtile ? Il faut le
croire car le sublime The Handmaiden
(2016) hisse Park Chan-wook au sommet du Hallasan, le plus
haut volcan de Corée du Sud.
Na Hong-jin a
fait deux bonnes bobines. Dans la première, on retrouve les thèmes de la claustration
et du marteau : Chaser (2008). Un ex-flic devenu proxénète, aux
méthodes musclées et affligé d’une morgue certaine, entouré de personnages mous
et crétins, chasse l’inconnu qu’il soupçonne de « débaucher » ses
filles. En fait le coupable se contente de les tuer avec un marteau. Il y a
quelques rebondissements inattendus comme cette jeune fille, que l’on croyait
déjà morte et qui réussit, après bien des souffrances, à s’évader de la cave où
le tueur l’avait cloîtrée. Malheureusement il la retrouve et finit par l’achever
à coups de marteau, marteau qui lui a été confié par une épicière naïve le
prenant pour un jeune homme courageux capable de la protéger. Que voulez-vous ?
Quand on est bricoleur...
The Yellow Sea (2010) On retrouve l’interprète du
tueur en série, l’excellent Ha Jung-woo,
en tueur débutant. On estime à deux millions les Coréens vivant en Chine,
principalement dans la province qui jouxte la frontière nord-coréenne. On y
recrute un pauvre bougre au mauvais caractère pour exécuter un chef de gang à
Séoul. Des bandes s’affrontent sauvagement selon un code purement local,
semble-t-il, selon lequel les outils de bricolage et de cuisine, spécialement
le marteau et le couteau à viande, remplacent les trop classiques et couteuses
armes à feu. Armes blanches en mer jaune. Ça semble con mais le film est en
fait excellent. Il vous prend dès le début et ne vous lâche plus. Munissez-vous
d’un tablier de boucher.
The Coast Guard (2002) de Kim Ki-duk. La Corée du Sud a tendu une clôture de fils barbelés
le long de ses côtes pour prévenir toute infiltration d’espions. Une unité
spéciale a pour mission de surveiller les côtes et de tirer sur tout ce qui
bouge après la tombée de la nuit. Fort de ces instructions, une jeune recrue
tue un civil qui était en train de baiser sa gonzesse peinard sur le sable
chaud, un soir de demi-lune. S’ensuit une longue histoire de vengeance, de culpabilité,
de rebondissements interminables. Un soldat fou, une pêcheuse nymphomane qui
sent le poisson, des cris, des pleurs, je zappe.
Un de mes films coréens préférés est très violent mais sans faire
couler de sang. Son titre anglo-saxon à rallonge, Once Upon a Time in
High School: The Spirit of Jeet Kune Do (2004) fait référence au concept
martial élaboré par Bruce Lee. Le film est de Yu Ha (tiens, deux syllabes). Nous
sommes en 1978, l’année de mon baccalauréat, dans un lycée de Seoul. Un élève
discret, grand admirateur de Bruce Lee, se rebelle contre les humiliations et
les sévices corporelles que lui font subir ses maîtres et les seniors de
l’école. L’acteur principal est né en 1978, l’année ou Jacky Chan sort Drunken
Master dont il est aussi question dans ce film. Il règne dans les écoles
coréennes de cette époque un climat délétère. À voir absolument.
Je vous laisse, je me suis tordu le genou en lançant des coups de pied devant
le miroir du salon.
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