Je suis roumaniaque
On dit souvent que la roue tourne, or la roue manie aussi. Je veux dire la
Roumanie aussi. Elle a tourné à droite avec Antonescu et la Garde de fer, puis à
gauche avec Ceaușescu. Et ainsi de suite. C’est tout ce qu’on sait.
J’ai lu le journal de Cioran, joué La Leçon de Ionesco à Oslo, Copenhague
et Stockholm ; j’ai vu La Cantatrice chauve rue de la Huchette ; mais l’absurde
n’est pas roumain, tout au moins pas chez des auteurs francophones. Je connais quelques
bons films de Mihaileanu (Vas, vis, deviens – 2005) mais ils n’ont rien
de roumain, ceux de Negulesco encore moins. Negulesco c’est cet immigré,
artiste à Paris, réalisateur à Hollywood, remplacé par Huston sur le tournage
du Faucon Maltais et auteur du piquant How to Marry a Millionaire
(1955) avec Bacall, Monroe et Grable en chasseresses sans vergogne. J’ai aussi
vu plusieurs fois Gadjo dilo (1997) la perle de Tony Gatlif avec la
Roumaine Rona Hartner mais il s’agit du monde des tziganes plutôt que celui des
Roumains.
Plus tard, je me suis promené le long du Crișul Repede, la rivière qui
traverse Oradea ; j’ai recueilli des chatons et trait des vaches dans les Carpates
; j’ai arpenté les montagnes autour de Brașov, appris à jongler à Bucarest, nourri
des chiennes à Costanța et lu Rimbaud à Mangalia, dans cette petite
bibliothèque tricolore au bord de la mer noire.
Mais je ne savais toujours pas ce qu’était un Roumain. Car pour connaître
un pays, pour comprendre son peuple, il faut voir ses films. Alors, me suis-je
dis, partons à la découverte du cinéma de cette nation latine à l’embouchure de
la Volga (j’ai vérifié ensuite, il s’agit en fait du Danube). Allons voir si
les Roumains ont les reins mous, me suis-je dit encore, et soudain je me suis
souvenu des pommes de terre ramassées péniblement une semaine entière en Transylvanie.
Les Roumains semblent avoir les reins aussi solides que les Alsaciens en hiver (quand
le Rhin est gelé). Quoiqu’il en soit, voici quelques-unes de mes découvertes si
le cœur vous manie.
Commençons par Lucian Pintilie, né le même jour que moi mais pas la même
année (pourquoi faut-il toujours que je revienne à ma date de naissance ?
C’est comme une obsession discrète. Ça vous démange aussi ?). Il
représente la figure de proue du cinéma roumain des années soixante, forcé à
l’exil en France, rentré au pays après la révolution. Pour l’anecdote :
Pintilie est le nom d’emprunt du premier directeur de la tristement célèbre Securitate
en 1949. Ce KGB roumain avait pour chef un général russe, Bodnarenko, alias Pintilie
pour faire plus valaque. Revenons à Lucian, auteur de deux films étonnants et
successifs.
Terminus Paradis (1998) le film commence par le meurtre d’un jeune soldat en cavale par les
forces conjointes de l’armée roumaine qui, dans le processus, s’entretuent de
façon voltairienne. On nous conte alors l’histoire du fugitif. Il travaille
dans une porcherie. Il nous explique que le cochon est l’animal le plus proche
de l’être humain. On pense alors qu’il va nous parler de ses gènes, nous
rappeler qu’ils sont plus semblables aux nôtres que ceux du singe, non, c’est
parce qu’il peut tuer son frère pour un chou. Le jeune homme entame une
relation passionnée avec une très jeune fille (la petite brune Dorina Chiriac),
se fâche avec son frère qui a eu la chance de partir aux États-Unis grâce à l’intercession
de leur père, un apparatchik. Il a une terrible dispute avec ce dernier à la
suite de laquelle il part faire son service militaire dans un bataillon
disciplinaire. Après diverses péripéties douloureuses, il s’enfuit de la
caserne en emportant l’arme d’une sentinelle qu’il tue par accident. Il
assassine le futur mari de sa maîtresse, là aussi par maladresse, et confiant
leur sort à la bonne fortune, les deux amoureux fuient à travers la Roumanie.
Ils forcent un prêtre de campagne à les marier.
Le film dénonce évidemment la période communiste antérieure, les
passe-droits, le népotisme. La dispute du père et de son fils est une allusion aux
affrontements idéologiques entre Ceaușescu et deux de ses rejetons. La naine bourrée
de testostérone, championne des jeux olympiques évoque la célèbre Nadia
Comaneci. Il y a du Kusturica dans les scènes de beuverie mais l’ambiance
générale évoquerait plutôt Bad Lands (1973 – Malick) et Full Metal
Jacket (1987 – Kubrick) dans les scènes de casernement.
L’Après-midi d’un tortionnaire (2001) Une jeune femme et un vieil homme assis dans un train. La caméra se
déplace latéralement dans le couloir central. C’est un double échantillon de la
Roumanie que l’on voit défiler sous nos yeux, les gens assis dans le train et
le paysage à travers les vitres sales. La caméra revient sur le couple. Le
vieil homme dessine deux triangles superposés, comme un sablier. La matière et
l’antimatière, la terre et l’enfer. Le train s’arrête. La caméra reste figée
sur la vitre pendant que le couple descend. Un homme sur le quai de la gare, se
profile dans le triangle supérieur, l’enfer, rejoint bientôt par le couple.
L’homme de la gare, un sexagénaire énigmatique et empressé, les conduit en
voiture jusqu’à une sorte de roulotte en rase campagne. La jeune fille met un
magnétophone en marche. Maladroitement, l’homme commence à raconter sa vie.
Petit à petit, il se fait plus théâtral et on découvre qu’il était tortionnaire
pour le compte de la Securitate, la police politique du temps de Ceausescu.
L’histoire ne dépeint pas seulement une période sombre et le besoin de
confesser ses crimes. Elle dénonce une Roumanie indifférente ou même hostile à
ces épanchements. Le vieil homme, que l’on devine être une ancienne victime,
s’endort. Le fils et la femme du tortionnaire voudraient le faire taire. Un
groupe de voisins l’invective parce qu’il en dit trop. Il reçoit des menaces.
Des fantômes viennent le surveiller, un petit garçon (le tortionnaire
lui-même ?), une jeune fille (celle qui l’a initié ?). Film utile et
menaçant.
Dans la même veine, on reverra certains films de Gavras et surtout le
formidable documentaire The Act of Killing (2012 – Oppenheimer) sur
l’épuration indonésienne, à propos duquel j’écrirai un article dès que j’aurai
terminé mon assiette de nasi goreng.
Un détour par Radu Muntean et son Furia (2002) qui rappelle par
l’histoire et le style Two Hands (1999) de l’Australien Gregor Jordan. Suivez-moi
bien, c’est compliqué. Au tout début, un photographe se fait tabasser par un
capo local sous les yeux de deux jeunes en visite. Ils viennent négocier une
dette avec ce gitan au crâne rasé, aux habits rutilants et aux idées courtes.
Il cogne comme il extorque, sans la moindre retenue. Les personnages sont
présentés. Pendant que l’un des jeunes rencontre une actrice de centre
commercial, la jolie Dorina Chiriac, l’autre se fait lui aussi tabasser à mort
par un homme de main (roumain) du ci-devant capo. Cet homme a déjà laissé le
cadavre de son acolyte qui lui tapait sur les nerfs (alors il lui a tapé sur la
tête) dans l’appartement du jeune qui a rencontré l’actrice. Celui-ci doit
faire disparaître le cadavre selon une logique qui vous échappe. Il a
probablement très peur de la police. Puis le fils du capo gitan est retrouvé
mort. On devine que c’est Dorina qui l’a tué pour se défendre mais on ne
comprend pas non plus comment son petit ami, le héros, la rejoint alors qu’il
s’était déjà enfui. Il semble que quelques scènes aient disparu au montage. Ils
traversent un lac à la nage par une nuit hivernale et au petit matin se font
prendre en stop par un type qui monaye ce service contre un coup avec Dorina.
Marché conclu mais le film se termine sur le petit ami, si sympathique au début
de l’histoire, tabassant à mort l’automobiliste. Alors qu’il aurait suffi d’un
coup sur la tête. Est-ce une démonstration du chemin pris par la
violence ? Le destin d’une société trahie par ses institutions ? Le
film n’est ni foncièrement mauvais ni furieusement bon.
Et maintenant je découvre Mungiu. Tales from the Golden Age (Amintiri
din epoca de aur – 2009) écrit par Mungiu et réalisé par lui et quatre autres
réalisateurs roumains. J’adore. Il s’agit de légendes urbaines de l’ère
communiste où le système D règne en maître. Dans la première histoire, une
lycéenne et un neveu du secrétaire du parti démarchent les cités HLM en se
faisant passer pour des envoyés du ministère. Ils récoltent des échantillons
d’eau et d’air dans les bouteilles que les habitants veulent bien leur donner.
Puis ils revendent les bouteilles. Ils se font finalement pincer par la police.
Dans la seconde, un routier qui transporte des poules revend les œufs pondus
dans son camion, dans une auberge de montagne. Il se fait pincer et échoue en
prison. Dans la troisième, il s’agit d’une photo qui montre Ceaușescu se
découvrant devant Giscard D’Estaing. Inadmissible ! Longues discussions au
comité central. On retouche la photo en coiffant Ceaușescu. Le journal est
imprimé mais on se rend compte que l’on a laissé l’autre chapeau, le vrai, dans
sa main. Retrait des journaux… Le quatrième épisode, drôle et satirique, entre
Steinbeck et Pagnol, nous montre un envoyé de l’État déterminé à endiguer
l’analphabétisme dans un village de montagne. Il repart le bras en écharpe et
l’enthousiasme en bandoulière. La cinquième et dernière histoire raconte
comment la famille d’un sergent de la police ayant récupéré un cochon vivant au
marché noir, se creuse la tête pour lui faire la peau. Finalement, ils font
exploser la cuisine en essayant de le gazer. La Roumanie des années 80, c’était
le brave soldat Cveik de Hazek, les ambiances de Kafka et les délires de Gogol.
4 months, 3 weeks and 2 days (2007) Cristian Mungiu. Il ne s’agit plus de Cveik. La Roumanie en 1987. Ambiance délétère,
corruption, système D, antipathie générale… Anamaria Marinca personnifie la
jeune Roumanie de petite condition et de bonne volonté. Elle aide une amie dans
les 24 heures qui précèdent son avortement clandestin dans une chambre d’hôtel.
L’avorteur est un quadragénaire odieux et brutal qui profite de la situation
désespérée des jeunes filles. Comme elles n’ont pas suffisamment d’argent,
Marinca se laisse emmener dans la salle de bain. Après l’avortement dont tous
les détails nous sont expliqués dans la conversation tendue entre les deux jeunes
filles et l’officiant, Marinca rejoint sont petit ami chez ses parents, membres
de la classe aisée, fêtant un anniversaire avec des amis. Le plan sur le visage
tendu de la jeune fille, humiliée dans toutes les démarches qu’elle a
entreprises dans la journée, humiliée dans sa chair, tandis que les convives
déblatèrent des souvenirs et des commentaires crétins sur la jeunesse
d’aujourd’hui, est un morceau d’anthologie. On a suivi l’étudiante à travers la
ville, d’hôtel en hôtel, de quartiers miteux en facultés délabrées, de vendeurs
à la sauvette en contrôleurs à soudoyer. Dans chaque scène règne une ambiance si
tendue que tout bruit, en d’autres circonstances anodins, nous fait sursauter.
Au dernier plan, l’actrice attablée dans le restaurant de l’hôtel avec son amie
qui vient de cracher son fœtus, silencieuse tandis que le serveur leur donne la
carte avec dédain, tourne son regard vers la caméra. Tout est dit. Ce film est
un chef-d’œuvre.
À propos
d’avortement, il faut revoir El crimen del padre Amaro (2002) du
Mexicain Carlos Carrera. Mais je me rends compte qu’en vous parlant des
Roumains, ces films vous ont décrit un peuple trompé par ses dirigeants et
enlisé dans une idéologie. Cela aurait pu se passer n’importe où et n’importe
quand.
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