Hébétés habituels
Aux antipodes de la comédie romantoc, survolée dans un précédent
article, se trouve le genre hybride de la peinture de mœurs amoureuses, tantôt
à l’humour désespéré, tantôt légère et venimeuse. Hybride parce que drôle et
grave à la fois ; parce que le rire du spectateur lui reste souvent dans
la gorge. Ce n’est ni un drame comme La
femme d’à côté (Truffaut – 1981), ni une comédie purement satirique comme Divorzio all'italiana (Germi – 1962),
ni le récit d’un naufrage philosophique comme Persécution (Chéreau – 2009), pas davantage le procès-verbal de
l’incontournable comme 5X2 (Ozon –
2004 – sur la musique de Paolo Conté !). Elle oscille sur un fil tendu
entre comédie et tragédie sans tomber ni d’un côté ni de l’autre, du moins
jusqu’au dénouement, de ce fait plus fidèle à la réalité commune. Ce que l’on
perçoit d’abord comme une hésitation est le sentiment de l’absurde dont nos
quotidiens ordonnés nous protège mais que la métonymie du cinéma, ou sa
parabole, nous force à reconnaître. Les situations décrites par ces films, on
ne les a peut-être pas toutes vécues, mais elles ressemblent tant à celles
auxquelles nous avons parfois échappé que cela nous gêne. Nous nous sentons malsains,
coupables d’un voyeurisme dirigé vers nous-mêmes.
Comment se fait-il que les exemples me venant à l’esprit ont pour
personnage principal un homme plutôt passif, bousculé par les femmes ? Se
pourrait-il que ma sensibilité d’homme passif et mes souvenirs de bousculade me
fassent confondre le genre avec le thème ? Un style narratif avec un type
de personnage ? Et que ma mémoire, au lieu de servir ma capacité d’analyse,
en brouille l’exercice ? Fichtre de putain de diantre.
Je vois à peine l’hébétude de Jean-Pierre Léaud et Charles Denner dans
les films de Truffaut. À peine les surprises de Romain Duris dans les films de
Klapish. Je vois Daniel Auteuil dans Petites
coupures (2003) de Pascal Bonitzer, dont l’inertie apparente, ou simplement
l’indécision, est sanctionnée par son ex-femme (Bedos), sa maîtresse (Sagnier)
et son nouvel amour (Scott-Thomas). Atermoiements du monsieur, maladresses et
même brutalité d’un genre différent de celle des femmes de son entourage. Ça finira
mal.
Et Garcia Bernal dans le tableau à l’huile
et au vitriol de la vie privée d’un jeune traducteur à Buenos Aires, El Pasado (2007). Hector Babenco adapte le roman de son
compatriote (ou presque, Babenco né en Argentine en 1946, mort en 2016 au Brésil,
était naturalisé Brésilien) Alan Pauls et signe un hommage à la Nouvelle vague.
Le
ton est cruel, l’action force le trait mais chaque détail
semble à sa place. Une fois n’est pas coutume, je vous résume le
film car vous ne trouverez pas de synopsis sur la toile ; et puis un long
discours vaut mieux que rien.
Dans la première scène, le jeune couple Bernal / Couceyro
est à l’honneur dans une réception organisée par une amie d’âge mûr.
Celle-ci consacre les douze années d’amour fidèle des tourtereaux : « poursuivons ensemble la recherche de cette vérité qui
est cachée en nous, qui, lorsque nous la rencontrons et la reconnaissons, nous
donne cette harmonie et cette plénitude, qui font que des choses simples de la
vie, comme respirer, valent la peine. » Des
propositions relatives en chaîne qui s’avèrent d’autant plus relatives
que le jeune couple lui fait part de sa séparation. Le ton ainsi donné, tout le
solfège des joies et turpitudes relationnelles nous berce et nous blesse tour à
tour.
Plus tard sur un lit d’hôpital, l’amie agonisante
reproche à Bernal et son ex d’être redevenus normaux, de s’être séparés
pour aller voir ailleurs. Elle
confesse : « aux
fêtes de fin d’année, quand tout le monde était parti, je me foutais dans le
canapé et me masturbais en pensant à vous ».
Le casting est parfait ; l’épouse Analía Couceyro ne
supporte pas la séparation. Si elle arrive la plupart du temps à cacher sa rancœur
sous les apparences de l’aménité, on découvre à la fin qu’elle est obsédée par
Bernal.
Bernal rencontre Mariana Anghileri,
magnifique, modèle de son métier, à la jalousie maladive. Quand Bernal embrasse
une petite fille, elle lui dit d’une voix glacée « tu ne veux pas lui lécher la foufoune (concha)
aussi ? ». Elle finit sous un bus, dans une crise de
désespoir, après avoir vu Couceyro embrasser Bernal de force.
Mais entretemps Bernal est tombé amoureux d’une collègue, Ana
Celentano. Ils ont un enfant. Couceyro arrive cette fois à attirer Bernal
dans une chambre d’hôtel avec l’enfant. Il regrette de l’avoir
suivie et s’en va. Elle le suit. Pendant qu’il achète des
cigarettes, elle kidnappe l’enfant. La scène suivante nous montre l’avocat de la
maman et les conséquences effroyables de cet incident. Bernal sombre dans la
déchéance. Il a de surcroît, des pertes de mémoires qui minent sa carrière, lui
font oublier ce qu’une phrase anglaise ou française veut dire.
Son père - joué par le père de l’auteur du roman dont est tiré le film – fait de son
mieux pour l’aider à remonter la pente.
Il est repris en main par un entraîneur, dans
un gymnase où il rencontre Mimi Ardú dans le rôle d’une mangeuse d’hommes.
L’affaire ne tourne pas mieux que d’habitude mais Bernal, pour la première fois, se révolte. Couceyro le
récupère enfin. Un soir, elle lui présente les membres de l’association
Adèle H (référence au film de Truffaut dans lequel la fille d’Hugo, éperdument
amoureuse d’un officier, le suit partout et s’humilie jusqu’à la
folie) rassemblement de femmes convaincues qu’elles ne sont quittées que par l’inconstance
des hommes.
Faut-il un homme hébété, ou une Jeanne Moreau,
pour comprendre le message de Pauls et Babenco ? Putediantre. En tous cas,
jamais Buenos Aires n’a autant ressemblé à Paris.
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