Grant acteur ?


Hugh Grant est né exactement deux mois avant moi et, pendant que j’errais dans les ruelles de l’anonymat, il connaissait la gloire sur les boulevards de la comédie. Du milieu des années 90 jusqu’au milieu des années 2000, lorsque nous étions tous deux dans la fleur de l’âge, Hugh jouait le célibataire bobo dans des comédies tour à tour médiocres et originales pendant que je me tapais Arlequin dans Marivaux ou Trielle dans Courteline devant un public à peine consentant, des lycéens pour la plupart. Ainsi va la vie, perfide et courte. Gosh !

J’aime bien Hugh Grant. Il partage ce style british avec Colin Firth, né le jour suivant, et Rupert Everett né l’année précédente. Non point le style british pour déclamer du Shakespeare comme l’ont fait tous les acteurs anglais de l’ancienne génération, Olivier, Guinness, Redgrave, ou Brannagh dans la nouvelle. Non pas le style british pour faire dans l’absurde flegmatique comme Cleese ou dans le flegme pugnace comme Caine ou Connery. Non, le style british pour décocher du Wilde ou du Shaw.

Or, Hugh ne s’y est pas essayé. Il a bien commencé sa carrière chez Ivory, fait une fugue chez Ken Russell, joué les rôles de Chopin et Lord Byron, travaillé avec Polanski, Duigan, retour chez Ivory et paf ! Il atteint la célébrité dans Four Weddings and a Funeral en 1994, sur un scénario de Curtis, block-buster de la décennie et par ailleurs bonne comédie. Dès lors, il peaufine sa marque dans des productions inégales par la qualité mais très semblables par les rôles qui lui sont confiés, Nine Months (neu-neu) et The Englishman (sympathique) en 1995, Notting Hill (amusant) et Mickey Blue Eyes (pas vu) en 1999, Bridget Jone’s Diary (conventionnel) en 2001, Two Weeks Notice (creux) et About a Boy (agaçant) en 2002 et puis on atteint le cloaque du genre avec Love Actually (2003 - lire mon remarquable article Comédies romantocs).

Au hasard : About a Boy (2002), encore une de ces comédies qui sont un seul et même cliché au service du goût majoritaire, et donc des idées reçues et restituées avec entrain, et donc au service du tiroir-caisse (lire mon excellent article Je n’en navet jamais rien dit où j’énonce la formule magique). Un célibataire endurci mais oisif se sert du garçon de l’amie d’une ex pour draguer une jeune maman, elle aussi célibataire. Grant est à son ordinaire mais le garçon joue mal, Weizs est un remède contre l’amour, Toni Colette aussi mais c’est voulu. Il y a peu d’originalité dans ce scénario et pas de rythme. Pourtant le roman dont il est inspiré, et que je n’ai pas lu, est de Nick Hornby, l’auteur du scenario de An Education (2009 - excellent) et du livre dont est tiré High Fidelity (2000). Les frères Weitz ont traficoté un scénario moitié pour adolescents, comme dans American Pie (1999), moitié pour adultes. Surprise ! Cinq ans plus tard, Paul Weitz nous donne, cette fois sur son propre scénario, une parodie du show-biz, une sorte d’American Beauty caricatural mais efficace : American Dreamz. Grant, pour une fois à contre-emploi, joue le présentateur cynique et cruel d’une émission pour jeunes talents. Mandy Moore en starlette dévergondée et arriviste vous scotche dans votre fauteuil et Denis Quaid, en président américain décervelé, vous en fait tomber.

Dans la dernière décennie du siècle dernier (vous me suivez ? 1990-99), Grant varie son registre fifres et violons. Il collabore avec Ang Lee dans Sense and Sensibility (1995) où il fait grand étalage de réserve et de timidité, habituelles chez ses personnages et parfaites pour l’époque géorgienne. Il joue aussi dans un excellent thriller d’Apted sur un scénario de Gilroy, Extreme Measures (1996) où en plein New-York, il démasque et neutralise un médecin eugéniste incarné par Hackman. Chez Woody Allen, dans Small Time Crooks (2000) il joue un personnage au départ conforme à son image, qui se révèle méprisable à souhait (lire mon fascinant article À perdre Allen).

J’aimerais mentionner 3 films des débuts de Grant, un mauvais, un curieux et un… promptu :

Le mauvais, White Mischief (1987) dans lequel il ne fait qu’une brève apparition au début, dans le lit de Sacchi. L’action se passe au Kenya pendant la seconde guerre mondiale, dans la fameuse Happy Valley connu des anglo-saxons comme un lieu de perdition pour nobles décadents. Il s’agit aussi d’un meurtre célèbre mais n’encombrez pas votre mémoire. John Hurt, Murray Head, Trevor Howard (sénile) et Joss Ackland vous feront bâiller, tout comme les frasques de Charles Dance. Seule Greta Sacchi vous divertira par un jeu supérieur à celui de ses collègues, ou en agitant ses miches sous votre nez, mais ce n’est guère une nouveauté pour ceux qui la connaissent à l’écran. Radford, c’est cet Anglais qui a tourné Il Postino (1994). Allez revoir Noiret et Troisi dans ce succès international, Pablo Neruda à la retraite sur une île italienne.    

Le curieux Remando al viento (1988) un film espagnol écrit et réalisé par Gonzalo Suarez, fable inattendue sur le couple Schelley et sur Lord Byron, interprété par Grant lui-même, réunis pour un défi d’écriture où l’imaginaire rejoint la réalité à travers Frankenstein. Sur le tournage, Hugh Grant rencontre Elisabeth Hurley et fait probablement connaissance de son corps de déesse en même temps que le spectateur. Notons aussi que le visage de cette actrice aux traits communs, presque ternes, a depuis connu l’éclosion de l’âge. J’aurais regardé ce film de bout en bout si tous ces Anglais n’avaient pas été doublés en espagnol.

La vraie trouvaille, c’est Impromptu (1991) de James Lapine. Avec un nom pareil, on s’attendait au pire, et pourtant….

Une baronne, interprétée par une Emma Thomson au mieux de sa forme, invite rien moins qu’Eugène Delacroix, Alfred de Musset, Franz Liszt, Georges Sand (la magistrale Australienne Judy Davis) et Chopin (notre Grant) dans sa demeure de province. Ce vaudeville artistique plein d’esprit commence dans le cadre somptueux du Château des Briottières, dans le Maine et Loire. Sand poursuit un Chopin plutôt indifférent à ses assiduités tandis que la femme de Liszt intrigue pour empêcher cette possible liaison. Sand à madame Liszt :

- We all should be in our graves soon enough, but Chopin is eternal.

- The only permanent thing about him is his cough. (Chopin était poitrinaire)

Plus tard dans l’histoire, quand enfin Chopin se laisse approcher, Sand lui dit :

- I don’t think you’re ill at all. You need strength. Take mine. I’ve too much of it!

On enfile des scènes où le burlesque le dispute au drame. Un cheval monté par un Musset saoul entre dans la chambre de Sand et conchie ses écrits ; un duel au pistolet se termine par une balle dans l’épaule d’un des témoins… Mais la farce ne s’égare jamais dans l’improbable ni le vulgaire. Ces artistes sont acerbes, surtout Musset envers Sand. Le premier écrit un impromptu pour distraire la compagnie. Sand :

- It’s a little bit precious. Do you mind if I rewrite it?

- Not at all. We’ll have a horse sent in.

Musset à Chopin en parlant de Sand :

Did you read her latest novel ? It’s not literature, it’s drainage. She wrote good books when she was with me. Every morning while she was sleeping, I’d cross out half her adjectives. Hercules could not have done it, he had rather cleaned out the bloody stables.

Mallefille, l’ex de Sand, provoque en duel tous ses amants et bientôt Chopin lui-même. Ce dernier s’évanouit lors de l’affrontement, Sand saisit son pistolet et blesse Mallefille qui s’exclame, aterré :

- After all the time we spent together, how could you?

- It was easy. You’re a menace to the future of art.

Les dialogues ne sont pas que mots d’esprit et sarcasmes. On y trouve parfois de la beauté et de la force, comme si le scénario était inspiré par les écrits romantiques de Musset et de Sand. Et pourtant, Sarah Kernochan, compagne dudit Lapine (choix délibéré ?), est aussi l’auteure du risible Nine and a Half Week (1986), un soft-por à la mords-moi lapine avec Roorke et Basinger. Est-ce pour cela que les critiques ont accueilli froidement Impromptu ?
Anne-Marie, une amie rencontrée à l’Espace des possibles, m’a écrit sur Facebook : « Les scènes de ma grand-mère furent coupées au montage alors qu'ils avaient tourné des gros plans sur elle, m'a t-elle dit assez déçue. Les scènes de bagarre avec mes copains du théâtre furent aussi coupées. Tout ça pour ça... Et c'est comme ça que ça a fait un flop, à coup sûr ! » Tragique destin que celui des artistes coupés au montage comme des chiens voués à la castration.

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