Copieuses rations d’explorations


J’adore les films relatant les aventures des grands (et des petits) explorateurs. Ils sont eux-mêmes une exploration, et si je les découvre par hasard, lors d’une de mes explorations sur la toile, mon plaisir est double. Je vous recommande  Die Vermessung der Welt (2012) de Detlev Buck, la mesure du monde, tiré du best-seller de Daniel Kehlmann (2005) intitulé Les arpenteurs du monde dans l’édition francophone. Si j’ai été plutôt déçu, malgré une très belle photo, par le film norvégien Kon-Tiki sorti la même année, j’ai retrouvé son esthétisme dans Die Vermessung, encore enrichi de trouvailles visuelles à la Gilliams. Cette double histoire de Humboldt et de Gauss propose une exactitude historique qui ne sacrifie pas au compte-rendu et qui s’habille d’humour. Le film est intelligent et n’a pourtant pratiquement pas été récompensé. Ce sont donc les parcours de l’aristocrate Alexander von Humboldt, le plus grand explorateur de la première moitié du XIXe siècle, et du plébéien Carl Friedrich Gauss, le plus grand mathématicien de son époque. Tous deux Prussiens quoique Humboldt passa une grande partie de sa vie à Paris. On suit Humboldt et son secrétaire Bonpand, un savant français, dans leurs aventures tant scientifiques et que profanes, dans les jungles et les montagnes d’Amérique du Sud. Mais le temps coule plus vite que l’Orénoque. Quand Humboldt fait enfin la connaissance de Gauss, celui-ci est devenu un vieil homme aigri mais toujours rebelle. Et quand Gauss rencontre Kant, celui-ci est hébété de scénescence. Dans ce film aux multiples facettes, on trouve beauté, amour, philosophie, drôlerie, curiosités, science, à l’image de cet Humboldt à la fois naturaliste, géographe, chimiste, météorologiste, botaniste… Le Français Jérémy Kapone joue Bonpland et la belle Luxembourgeoise Vicky Krieps la femme de Gauss. L’officier prussien exalté à l’enfant prodige, futur mathématicien : Tu es le fils de l’Allemagne, un chiffre n’est pas un jouet ! « Eine Zahl ist kein Spielzeug ! ». Toute la Prusse dans une saillie.



Moi aussi je fais un peu d’exploration : je suis en Allemagne chez ma copine Evelyn qui tient une pension de famille du côté d’Aschaffenburg. On a la télé ! Arte présente une soirée Vadim et Bardot avec l’inoubliable et pourtant balourd Et Dieu créa la femme. En googlant sur Vadim et toutes ses femelles, je découvre qu’il a eu un fils avec Deneuve, Christian, et que ce Christian joue Humboldt dans Aire Libre (1996) du Franco-Vénézuélien Luis Armando Roche. Un gentil film au style dépouillé par la nécessité mais non point dénué d’ambition. Humboldt y est présenté comme un puceau. Selon certains historiens, il était en fait homosexuel. Humboldt écrit en 1806 : « Vous savez, cher Bonpland, que je n'aime personne au monde aussi fraternellement que vous et Gay[ ». On croirait à une insinuation mais il s’agit bien sûr de Gay Lussac. En outre, le mot Gay à l’époque signifiait chez les Britanniques un homme couchant avec beaucoup de femmes ! En revanche, Bonpland est présenté comme un homme à femmes en la personne du beau Québécois Roy Dupuis (The Rocket – 2005). Il fait des minauderies et des galipettes avec une aristocrate vénézuélienne jouée par Dora Mazzone à l’opulente poitrine et au teint sud-américain. Elle nous est montrée en habit d’Ève. Les scènes d’amour sont sans ambages et les dialogues parfois mignons. Humboldt à Bonpland :

-         Les aimez-vous sincèrement quand vous les possédez ?

-         Peut-être pas autant que quand je les désire.

Sans blague. Cependant Dupuis/Bonpland n’est pas qu’un french lover ; il est aussi chirurgien/botaniste, et quand il découvre une nouvelle orchidée, plutôt que de l’offrir à sa belle, il court la montrer à Vadim/Humboldt. Dupuis ressemble à Mel Gibson jeune, jusque dans la démarche, dans ce regard plein de bonne volonté. Je reconnais Christian Vadim : on le voit en jeune bellâtre danser avec Bulle Ogier dans Les nuits de la pleine lune douze ans plus tôt.

Notez que l’expédition sud-américaine Humboldt/Bonpland a duré 5 ans, de 1799 à 1804. Ils ont escaladé la plus haute montagne du monde, le volcan Chimborazo, sommet le plus éloigné du centre terrestre, devenant ainsi les hommes qui sont allés le plus haut. Quelques années plus tard, Gay Lussac bat leur record mais en montgolfière. Ils naviguèrent le Caciquiare, ce défluent mythique de l’Orénoque qui joint l’Amazone via le Rio Negro, et en dressèrent le parcours quoique erroné. Ils rapportèrent également 60 000 échantillons de plantes et d’animaux. Sachez aussi que c’est grâce à Bonpland, de retour en Amérique du Sud au moment de la restauration, que le Yerba Mate a pu être cultivé et donc consommé en grande quantité (cette boisson argentine est maintenant populaire en Europe, vendue même sous forme de soda en Pologne). Aimé Bonpland meurt à l´âge de 86 ans en Argentine, un an avant Humboldt, sans être jamais retourné en Europe.

Il faudrait un film sur Bonpland. Et un autre sur Georg Forster, compatriote de Humboldt, fondateur de l’ethnologie, ayant voyagé avec Cook, fervent Jacobin, mort à Paris dans la pauvreté et sous la Terreur. Il y a trop peu de grandes productions sur ces hommes insatiables et intrépides.



Mountains of the Moon (1990 – Bob Rafelson). Le récit des expéditions de Burton et Speke au milieu du XIXe siècle pour découvrir les sources du Nil, l’histoire d’une amitié et du conflit qui s’ensuivit. Patrick Bergin (Richard Burton dans le film, l’explorateur, pas l’acteur) déclare, magnanime, à propos de Iain Glen (il joue Speke, traître à leur amitié) : « I know his capacity for true friendship ». Le film ne déroge pas à l’esprit du genre : la narration est sans artifices. Tout le suspens réside dans le destin de ces hommes.

Par curiosité on verra aussi Man in the Wilderness (1971) de Sarafian. John Huston entraîne une vingtaine d’hommes et de mules ainsi qu’un bateau (cela rappelle le convoyage des radeaux dans Aguirre) à travers les montagnes jusqu’aux sources du Missouri. Quête impossible dans l’hiver américain. Richard Harris incarne un de ces trappeurs ayant réellement existé. Attaqué par un ours, il est laissé pour mort par ses compagnons. La paranoïa de Huston n’a rien d’hallucinant au rebours de celle de Kinsky, qui inspira probablement Brando dans Apocalypse Now, mais on se demande si Herzog n’a pas puisé un peu à ce film médiocre pour abreuver son chef-d’œuvre. Innaritú a tourné avec DiCaprio et Hardy sa version de la légende du trappeur revenu d’entre les morts pour se venger, The Revenant (2016). Malgré le naturalisme forcené d’Innaritú et le jeu robuste de Hardy, seules deux scènes frappent le spectateur, l’attaque des indiens filmée en une seule prise avec une caméra nomade comme si nous étions des spectres témoins d’une bataille. Et l’attaque de l’ourse, un morceau de bravoure épouvantable.
Néanmoins les trois chefs d’œuvre à revoir dans le domaine sont allemand, russo-japonais et américain : Aguirre, der Zorn Gottes (1972 - Herzog), Jeremiah Jonhson (1972 – Pollack) et Dersu Uzala (1975 - Kurozawa). Klaus Kinski, en noble espagnol du XVIeme siècle, perd la raison dans les profondeurs de la jungle amazonienne ; Robert Redford, en déserteur de l’armée nordiste au XIXeme siècle, s’initie à la rude existence du trappeur solitaire dans les Rocheuses ; et Maksim Munzuk, en trappeur sibérien du début du XXeme siècle, s’éteint lentement dans la forêt boréale. La taïga c’est pas pour les gâteux.

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