C’est féroïen mais ça fait rien
Mais c’est islandais et ça y fait.
En 1996, peu de temps après mon arrivée en Suède, je me suis rendu aux îles Féroé, un archipel de 18 îles, à mi-chemin entre l’Écosse et l’Islande et à mi-parcours entre la dépendance à la couronne danoise et l’indépendance totale. À l’époque il n’y avait qu’une liaison à partir de Copenhague. On prenait un avion de ligne des compagnies Maersk ou Atlantic Airways, d’un format spécial car la piste de l’unique aéroport féroïen, construit par les Britanniques pendant la guerre, est courte. Le vent souffle si fort que l’atterrissage est une expérience inoubliable, entre le crash aérien et les montagnes russes. Les Féroïens n’éteignent jamais leur moteur quand ils s’arrêtent pour faire des achats : tant que le vent soufflera il n’y aura pas de pollution troposphérique ni même de réchauffement global. Et puis il y a des stations-service partout ; elles foisonnent sur ces îles chauves occupées à l’époque par 40 000 habitants, 50 000 aujourd’hui. Comment flatter une petite nation dont les falaises sont battues par les vagues, et du haut desquelles les moutons myopes vont nourrir les orques cent mètres plus bas ? Aux flancs desquelles les bateaux de pêche russes, gangrénés par la rouille et souillés de cambouis, viennent s’amarrer ? Au milieu des années 90, les intérieurs féroïens offraient un voyage dans le temps, au moins 20 ans en arrière. Les papiers peints orange aux formes géométriques arrondies, les abat-jour futuristes, les postes de télé à caisson blanc sur pied évasé… et puis des moutons encore, noirs, les prunelles fendues à l’horizontale, broutant l’herbe des toits de maisons ramassées, comme courbant l’échine sous les assauts du vent. En vieux norrois, Føroyar signifie îles des moutons. Il manque à ces îles la beauté complexe de l’Islande. La terre est une tourbe recouverte d’herbe rase, coincée entre le chapeau gris des nuages et les eaux rétives de l’océan. Des flaques de lumière et des arcs en ciel jettent de ci de là un sourire furtif sur l’archipel. Il y avait un arbre à Torshavn, la capitale, et une grande maison de la culture flambant neuve, financée par la communauté des pays nordiques. Ce chapelet de rochers ne donne pas un goût de désolation mais plutôt un parfum de désœuvrement.
C’est ce parfum qu’exhale Bye Bye Blue Bird (1999) de Katrin Ottarsdóttir, trois ans après mon passage. Deux jeunes filles reviennent au pays après une longue absence. Elles sont habillées et maquillées comme des clowns, fourbies pour en découdre avec leur passé et leurs familles dysfonctionnelles. Elles rencontrent toute une galerie de personnages, d’anciennes et de nouvelles connaissances, toutes plus ou moins marquées par l’abandon, la claustration et l’alcool. Comme dit l’une des héroïnes « Les Danois ne réfléchissent guère avant de dire quelque chose tandis que les Féroïens réfléchissent bien, avant de le garder pour eux ». Parfois, entre deux fous rires ou des crises de larmes, les jeunes filles communiquent entre elles dans un français créole difficile à identifier. Ce petit road movie féroïen, loin de tout mais près du cœur, se laisse regarder avec tendresse, surtout si l’on habite une métropole.
L’Espagnol Miguel Marín Hidalgo fut le premier à faire des longs-métrages en féroïen avec un casting féroïen : Rannvà (1975), Heystblómur (1976) et Pall Fángi (1977) des films dont on peut voir les bandes annonces sur YouTube. Sur ce site vous verrez également mon court-métrage « Visite foirée aux Féroé » sur la musique de Schubert intitulée pour l’occasion « La jeune fille s’emmerde à mort », sorte de repérage involontaire pour Bye Bye Blue Bird touné deux ans plus tard (https://www.youtube.com/watch?v=fu_8DskYEUY). Plutôt que d’invoquer un obscur oiseau bleu, la réalisatrice aurait pu s’inspirer de mes propres récupérations et baptiser son film « Les jeunes filles et l’ennui ».
Or donc, Katrin Ottarsdóttir est la première Féroïenne, et le premier Féroïen, à tourner un long-métrage de fiction : Atlantic Rhapsody (1989). Le titre ambitieux ne dit rien de l’œuvre ; si elle avait été distribuée en France, on l’aurait baptisée « Rafales aux Féroé » ou « Effarés aux Féroé » ou encore « L’archipel archi pâle ». Soit, ces îles ne sont pas dénuées de noblesse. On pourrait y écrire un roman dans la solitude du vent, genre Wuthering Heights.
La rhapsodie en question se compose de 52 saynètes impliquant quelques centaines de personnages de tous âges, c’est-à dire une bonne part des habitants de Tórshavn. Vous y verrez un accouchement filmé en plan rapproché entre les cuisses d’une féroïenne, sans trucages d’aucune sorte. C’est une maigre compensation me direz-vous. Ce bébé, qui doit maintenant avoir 25 ans, est à ma connaissance le plus jeune acteur de l’histoire du cinéma. En tous cas le plus jeune des îles Féroé…
Ça bouge davantage à 800 kilomètres de Tórshavn, dans la capitale la plus septentrionale du monde, une douzaine de fois plus grande que celle des Féroé. Vous verrez comment un trentenaire vieux garçon occupe un canapé pliant chez sa mère homosexuelle, comment il passe son temps en sorties, boissons, fumettes et baises grâce au généreux système social islandais, et pourquoi l’arrivée d’une prof de flamenco va transformer son existence. 101 Reykjavík (2000) de Baltasar Kórmakur avec Victoria Abríl, encore une Espagnole sur une île de l’Atlantique Nord, vous dépaysera en vous distrayant. Vous y apprendrez le désœuvrement à l’islandaise.
J’étais quelques jours en Islande en 2009 avec mon fils, au retour du Canada vers la Suède. Nous nous sommes baignés dans les sources d’eau chaude, avons marché dans la grande faille, sur des glaciers, autour de geysers. Un des plus beaux pays du monde. Le cinéma islandais est plus ancien et plus riche que celui du petit archipel féroïen.
Comme le cheval islandais aux cinq allures (l’amble, le tölp et les trois allures régulières) est le bien le plus précieux des Islandais, vous verrez Hross í oss (Des chevaux et des hommes – 2013 – 21 récompenses) un film patchwork de Benedikt Erlingsson à l’humour redoutable. Une demi-douzaine d’histoires se « chevauchent », impliquant les habitants d’une vallée du nord du pays et leurs montures. L’être humain dans sa cruauté ridicule : un homme, humilié, abat sa jument parce qu’elle s’est fait monter par un étalon alors qu’il la chevauchait… tandis que la maîtresse de l’étalon fautif le fait châtrer pour ne point déplaire au propriétaire de la jument. Les deux imbéciles s’accoupleront dans la bruyère et les cailloux, comme des bêtes. Un autre homme se crève les yeux en coupant les fils de fer barbelés qu’un voisin a installés et qui obstruent le passage de ses chevaux. Le voisin se lance en tracteur à la poursuite de l’aveugle, sort du chemin, fait des tonneaux et se tue. Un autre se jette dans la mer à la traîne d’un cheval pour rejoindre un bateau de pêche russe sur lequel on vend de la vodka frelatée. Il retourne à terre sur le canasson en buvant avec avidité le breuvage et succombe. Un Espagnol, encore un, se perd à cheval, essuie une tempête de neige avant de tuer sa monture pour survivre au froid. Il n’est pas le premier à éventrer une bête pour s’y envelopper, Mark Hamill, Pierce Brosnan, DiCaprio et bien d’autres l’ont fait avant lui. Le seul personnage sympathique, ou du moins qui serait capable de susciter la sympathie, est une jeune fille de caractère décidé qui ramène au bercail des chevaux en fuite et, par la même occasion, l’abruti désormais aveugle. La dérision, présente dans chacun de ces épisodes, évoque le film argentin Relatos Salvajes (2014 -Damián Szifron) composé aussi d’histoires distinctes et dont l’ironie débridée évoque un cheval sauvage.
Ces
petits chevaux issus du poney irlandais et de races scandinaves et germaniques,
conservent leur patrimoine génétique intact depuis un millénaire. Par la
sélection naturelle, ils se sont adaptés au climat et aux maigres pâturages. On
les a vus manger du poisson en période de disette. Si vous aimez voir des
hommes les chevaucher en traînant presque des pieds, et si vous aimez les
vraies histoires de vikings, pas celles d’Hollywood et consœurs, recherchez
donc les films de Hrafn Gunnlaugsson tels que Í
skugga hrafnsins (L’ombre du corbeau – 1988) et Hvíti
víkingurinn (Le viking blanc - 1991). C’est du western islandais, un régal.
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