Revoir Renoir
Contrairement aux
anciens des Cahiers du cinéma, je ne suis pas un admirateur de tout Renoir.
Pour moi, un réalisateur n’acquiert le statut d’artiste que s’il écrit ses
films, en développant des histoires originales, qui ne soit pas des
adaptations, et sans se faire aider d’autres scénaristes et dialoguistes. En
cultivant son monde intérieur et en travaillant seul à l’écriture, le
réalisateur de films peut montrer son génie créateur. Autrement, il reste au
mieux un bon chef d’entreprise artistique, au pire un piètre exécutant. Or, la
plupart des films de Renoir sont écrits par d’autres, ou sont des adaptations
par d’autres ou sont rédigés en collaboration avec d’autres scénaristes. Si son
père Auguste avait colorié des dessins de Monet ou peint ses toiles avec Degas,
il n’aurait pas eu la reconnaissance de ses pairs. Rubens avait tout un atelier
d’élèves pour peindre ses toiles gigantesques, certes, mais il était créateur
d’un style, d’une école et composait lui-même chacune de ses œuvres.
Pourtant, la
plupart des Renoir de la décennie précédant la guerre méritent une
rétrospective. Cette décennie s’appelle « première période
française ». Elle succède à la période muette et précède la période
américaine. On y trouve quelques œuvres qui ont marqué le cinéma pour toujours.
1931 : On
purge bébé, cocasse car c’est une adaptation de la pièce de Feydeau avec
Michel Simon. La même année sort La Chienne, film plein de charme parce
que maladroit, parce que hyper réaliste disent certains. Avec Michel Simon,
seul véritable acteur dans ce drame parisien, histoire d’une prostituée dont
Simon tombe amoureux et qu’il tue par dépit. Son souteneur est condamné à mort.
Notons un des plans finaux où l’on voit une toile de Renoir père dans une
vitrine.
1932 : La
Nuit du carrefour, un Maigret interprété par Pierre Renoir, le frère du
réalisateur. Sans plus.
1932 : Boudu
sauvé des eaux, un classique avec Michel Simon. Renoir donne tout son
talent, au propre comme au figuré puisqu’il a dit plus tard : « pour
qu’un acteur ait du génie il faut lui répéter qu’il est bon ».
1932 : Chotard
et Cie, l’adaptation d’une pièce qui s’est fait oublier.
1933 : Madame
Bovary « J'ai accepté de faire le film parce que dans une des
scènes, un médecin, interprété par mon frère, amputait une jambe avec les
méthodes rustiques du passé ». La version de Chabrol a connu meilleure
fortune.
1935 : Toni,
tourné à Martigues avec l’équipe de Marcel Pagnol. On a dit de ce film qu’il
préfigure le néo-réalisme italien. Visconti était assistant. Il montre aussi le
Renoir de gauche, converti par sa nouvelle compagne, Marguerite, une communiste
monteuse de films.
1936 : Le
Crime de monsieur Lange, un petit classique écrit en collaboration avec
Prévert notamment. La même année il tourne Partie de campagne, adaptation
de Maupassant, film inachevé mais en fait complet, sur lequel le producteur
voulait rajouter des dialogues de Prévert alors que Renoir était en Amérique. « J'ai
déjà réalisé Le Crime de monsieur Lange, je ne vais pas recommencer à
travailler sur du Prévert. » Le film sort en 1946. Il est magnifique.
1936 : La
vie est à nous, film de propagande du Front populaire, financé par le parti
communiste. Renoir vit avec Marguerite, une rouge authentique. Elle monte tous
ses films jusqu’à son départ aux États-Unis. Elle sera la monteuse de Becker, ancien
assistant de Renoir, puis de Mocky.
1936 : Les
Bas-fonds, ils s’y sont mis à cinq pour adapter la pièce de Gorky. C’est un
monument. Gabin joue mal mais ça passe car c’est un criminel. Jouvet, lui, est
extraordinaire comme d’habitude, dans ses moindres gestes, sa façon de tituber,
droit comme un piquet, lorsque le sort le dégrade de Baron à traîne-savate.
Quand de grands acteurs rencontrent un grand réalisateur qui a rencontré un
grand texte.
1937 : La
Grande Illusion, écrit avec Charles Spaak, le plus grand scénariste
français de l’époque avec Prévert. C’est le chef-d’œuvre de Renoir. Nous sommes
dans un camp d’officiers prisonniers, pendant la première guerre mondiale. Je
ne vous raconte pas l’histoire, tout le monde la connaît. C’est un hymne à la
fraternité des hommes, quelle que soit leur origine sociale, ethnique ou
religieuse, mais la guerre n’y est pas jugée définitivement. Elle semble être
inexorable, comme un jeu auquel on se livre parce que personne ne vous laisse
tranquillement sur la touche. Une conversation entre détenus nous livre les
vrais rouages d’un conflit : l’un se bat par esprit de contradiction,
l’autre pour faire comme tout le monde, l’un pour se distraire, l’autre parce
qu’un camp est fait pour s’en évader comme un court de tennis pour jouer au
tennis… Pierre Fresnay regarde de jeunes soldats allemands à la manœuvre
pendant que ses frères d’arme cousent des costumes pour le spectacle de Noël.
« D’un côté des enfants qui jouent aux soldats, et de l’autre des
soldats qui jouent comme des enfants. » Le film est aussi une prémonition sans que
l’on sache si Spaak et Renoir avaient pressenti le retour de la folie mondiale.
Renoir s’est trimbalé plusieurs années avec le scénario avant de trouver un
producteur. Il en a eu l’idée sur le tournage de Toni quand il a
rencontré l’aviateur qui lui avait sauvé la vie en 1916, l’adjudant Pinsard,
devenu général, sept fois abattu et emprisonné, sept fois évadé.
Un soldat allemand
au vieux gardien qui vient de donner son harmonica à Gabin que la réclusion
rend fou.
-
C’était quoi ces cris ?
-
(un silence) La guerre est trop longue.
Gabin et Dalio s’évadent
-
Faut bien qu’on la finisse cette putain de guerre,
non ? En espérant que c’est la dernière.
-
Tu t’fais des illusions.
Ils se séparent en
s’embrassant
-
Allez, au revoir sale juif.
-
Au revoir vieille noix.
Mussolini a tout
de suite interdit le film après le Festival de Venise ; Goebbels l’a
d’abord amputé des scènes de générosité juive puis désigné comme ennemi
cinématographique numéro 1 (attends un peu que sorte The Great
Dictator !) et même le gouvernement français l’a interdit en 1940.
C’est un très grand film. Fresnay n’y est pas toujours bon mais Von Stroheim
est splendide de rigidité affectueuse. L’Allemande Dita Parlo ( L’Attalante
– 1934), la fermière dont s’éprend le fugitif Gabin, est la seule femme du
film, si l’on exclut le prisonnier déguisé en femme (la scène où tout le monde
est réduit au silence inspire probablement à Kubrick la scène de chant dans The
Paths of Glory) et les deux vieilles qui observent les jeunes soldats à la manœuvre :
« Die armen Jungen » (les pauvres enfants).
1938 : La
Marseillaise, coécrit par le cinéaste, est la deuxième épopée Front
Populaire (après La vie est à nous). Elle est traversée d’une énergie
que seul l’idéalisme politique est capable d’insuffler au cinéma. Jean Renoir
et la CGT ont inventé la crowd funding en finançant La Marseillaise par une
souscription ; Renoir était communiste depuis qu’il avait rencontré
Marguerite. Échec en France, gros succès en URSS. Renoir recompose le film,
dont la plupart des copies avaient disparu, en 1967.
1938 : La
Bête humaine, une adaptation simplifiée par Renoir du roman de Zola. C’est
l’année de la création de la SNCF. Gabin y apprend à faire marcher une
locomotive.
1939 : La
Règle du jeu, écrit avec Carl Koch (La Tosca – 1941 avec Michel
Simon). « Le film des films » selon Truffaut et bien d’autres.
Tout comme la Grande illusion, ce film mérite plusieurs lectures pour en tirer
l’essence comme on fait de l’eau de vie en pressant le marc de raisin après le
pressurage et sa fermentation. On se souvient des célèbres répliques « Ce
qui est épouvantable sur cette terre c’est que tout le monde a ses raisons »
et « C’est très ennuyeux d’être vaincu, ça change un tas d’habitudes. »
Et on retiendra de
Renoir son propos qui explique tout : « Le cinéma est un jouet,
rien d’autre »
1945 : The
Southerner (1945) évoque quelque peu Les raisins de la colère. Un cueilleur
de coton se met à son compte. Il emmène sa femme, ses deux enfants et sa vieille
tante vers une terre aride mais pleine de promesses. Ils doivent ensemble
lutter contre la sécheresse, puis les inondations, les carences en vitamines et
autres fléaux mal connus du citadin. Certains voisins sont hostiles, voire
nuisibles, mais rien ne décourage ce planteur honnête et têtu. Heureusement, il
y a aussi de braves gens prêts à donner un coup de main. Le film, tourné
proprement et sans génie, est une sorte de guide moral à l’usage des
populations agricoles : ne baissez jamais les bras. On suit les péripéties
de ces courageux cultivateurs avec tendresse et circonspection. S’ils décident
de rester sur ces terres et de continuer la lutte, hors de question pour moi de
retrousser mes manches. Ce boulot a l’air exténuant. J’ai vu le film étant gosse, il a contribué à
mon dégoût précoce des lourdes tâches…
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