Piraterie et pitreries
Rien de tel qu’un film de pirates des années cinquante pour vous dérider
les fesses. Ces tuniques courtes à gros ceinturons ajustées sur des collants
ductiles, ces pirates femelles qui se crêpent les bouclettes et font siffler
leur sabre au niveau des testicules de leur adversaire ou se laissent écraser
le menton par leur bouche avide (le baiser cinématographique des années 50 est
calqué sur la ventouse de cabinet en action), ces réparties grotesques et
engourdies par des acteurs et actrices qui sortent de la salle de maquillage où
ils se sont donnés à leurs vices inavouables, tout cela vous donne le délicieux
frisson du dimanche soir lorsqu’un monde tout d’enthousiasme et de paillettes
vous protège encore pour 90 minutes de la morosité du quotidien et du
dérèglement climatique. Twentieth Century Fox, Universal Studios, RKO Radio
Films and Warner Bros Pictures faisaient feu de tous leurs canons.
Captain Horatio Hornblower RN (1951) Le film a vieilli à son désavantage, Sud-Américains joués par des acteurs Wasp peinturlurés de noir et se conduisant comme des mégalomanes sadiques et perfides, Espagnols parlant avec l’accent italien, officiers anglais flegmatiques d’une mansuétude digne de la Croix Rouge internationale mais terriblement choqués par la venue d’une femme à bord, sans doute à cause de son accoutrement à la mode du Directoire revue par Hollywood. Et comme d’habitude Gregory Peck jauge ses interlocuteurs d’un regard averti comme celui d’un tailleur ou d’un croque-mort à l’ouvrage.
Anne of the
Indies (1951) de Jacques Tourneur, ou La
Flibustière des Antilles, raconte l’histoire d’un corsaire français, joué
par Louis Jourdan, forcé par les Britanniques d’infiltrer l’équipage d’une
redoutable flibustière interprétée par Jean Peters, une actrice petite et brune
comme l’Anglaise Jean Simmons (elles avaient un peu près le même âge) mais dont
la voix et l’énergie font de son personnage un pirate plutôt crédible - alors
que Maureen O’Hara n’a que ses cheveux roux pour se donner l’air rebelle dans Against
all Flags. Tourneur donne une tournure assez réaliste à cette histoire, les
bagarres sont rudes, les abordages violents, les duels à l’épée bien
chorégraphiés et les dialogues ont du sens, chose rare chez les pirates du
cinéma. On se prend même à plaindre Peters, tombée amoureuse de Jourdan,
reniant jusqu’à son mentor Barbe Noire pour protéger ce Français, qui en fait
est déjà marié, le salaud, à Debra Paget. Peters, d’abord ivre de vengeance, se
sacrifie pour sauver les deux époux d’une mort certaine, dans des péripéties
qui hélas consacrent dans les larmes une histoire qui avait commencé dans le
rhum, la sueur et la poudre. Jourdan et Paget contemplent le sacrifice de
Peters depuis la plage sur laquelle cette dernière les a abandonnés trois jours
plus tôt. Exactement comme s’ils étaient au cinéma, comme nous. Très mélodroit,
mélodramatique et maladroit. Jourdan est minimaliste dans son jeu et souvent
montré de profil, la tête légèrement inclinée vers la caméra. C’est l’étrange
caractéristique de cet acteur dont le premier film s’appelait Le Corsaire
(1939 – Marc Allegret). Il jouait avec Charles Boyer, un autre Français déjà
américanisé, mais le tournage fut interrompu par la guerre et jamais repris.
Aujourd’hui 19 février 2015, j’apprends la mort de Louis Jourdan par mon ancien camarade d’internat Manuel Gélin. Il a affiché une photo sur Facebook où son père Daniel Gélin et Jourdan faisaient la tambouille du déjeuner au Cours Simon, juste avant la guerre.
Against All Flags
(1952) de Georges Sherman, intitulé en France et
fort à propos À l’abordage, offre quelques similitudes avec le film
suscité. L’amirauté envoie un officier de la marine britannique, Errol Flynn,
infiltrer les pirates de Madagascar parmi lesquels Anthony Queen et Maureen
O’Hara. Nos trois vedettes n’arrêtent pas de changer de costumes chamarrés, on
che marre, comme un mode d’emploi pour livre de coloriage. Tout est filmé en
studio, les maquettes de trois mâts flottent dans des lavabos et les canons
crachent de la fumée de cigarette. Flynn est un peu fatigué, ça se voit, même
si vingt coups de fouets sur le dos ne l’émeuvent guère. Il mourra sept ans
plus tard à l’âge de 50 ans, sans doute épuisé par son enfance tasmanienne, sa
vie aventureuse et les 10 000 femmes qu’il affirmait avoir bien connues.
Il fut inculpé trois fois de viol. D’ailleurs quand O’Hara lui dit « My father told me not to trust gentlemen »
(nous sommes en présence d’une flibustière féroce) il répond avant de
l’embrasser (sur le menton) « I’m
not a gentleman ». Maureen a beau prendre son air furibond de
boucanier retord, elle fait sourire tellement son jeu est appuyé ; Errol
n’a que sa bonne gueule et sa voix pour plaire ; Anthony compense un peu
la médiocrité de ses camarades mais son personnage, comme le scénario dans son
ensemble, est bien négligé. Maureen est morte récemment à l’âge de 95 ans.
En remontant dix ans en arrière, on voit déjà Maureen face à Tyron Power
dans Black Swan (1942) de Henry King, black mais en Technicolor. Les
bateaux sont là aussi dans des lavabos mais l’ambiance est plus sauvage, on
s’escrime sans vergogne, quoique en accéléré. Tyron Power torse nu saisit la
fille du gouverneur, Maureen, l’embrasse de force, l’assomme en la giflant, la
met sur son épaule comme un ballot et la laisse carrément tomber pour saluer un
camarade. Dans la réalité, elle se serait cassé le cou. Mais sans doute charmée
par ces traitements, elle tombe amoureuse aussi brusquement qu’elle choit de
cette épaule de vaurien. Tyron aussi tombe amoureux, on le voit plus tard
renifler l’oreiller de la belle comme un caniche une pâtée pour cleps.
Cependant ses opinions sur le rôle des femmes sont solides « a woman’s place is not on a horse »
(traduisez « on ne devrait jamais leur mettre un volant entre les
mains »). Curieusement, le capitaine Leech interprété par Sanders, fidèle
à sa condition de pirate, n’est pas le héros du film ; pas davantage son
bateau qui donne son nom au film. Ce sont ceux qui font allégeance à la
couronne d’Angleterre et acceptent la paix avec l’Espagne qui ont la vedette, parmi
lesquels Tyron Power. Et ces renégats auront la tête de Leech. Anthony Quinn
doit encore se contenter d’un petit rôle de pirate borgne.
Puisque nous sommes friands d’anecdotes, rappelons que Tyron Power, qui ressemble
un peu à Errol Flynn en plus petit et maigrichon mais moins gâté par l’alcool,
est mort à peu près au même âge que lui et peu de temps avant lui. Et comme lui,
il meurt d’une crise cardiaque. C’était sur le tournage de Salomon and Sheba
(1959) en Espagne, alors qu’il se battait à l’épée contre Georges Sanders, le
même Sanders avec qui il croise le fer dans Black Swan. Du coup, Yul
Brynner a hérité du rôle de Salomon dans ce péplum assez médiocre. Et Sanders,
quant à lui, se suicidera 14 ans plus tard et en Espagne. Sanders et O’Hara sont
à nouveau réunis dans This Land is Mine (1943) film de propagande de
Jean Renoir.
Blackbeard The
Pirate (1952). On revient dix ans plus tard avec l’éternel Barbe noire. Raoul Walsh
donne une version peu réaliste mais assez conforme à la légende de Blackbeard. Le
scénario plutôt hoquetant trahit bien les remaniements successifs dont il a été
victime. Les personnages de cette épopée sont hauts en couleurs, surtout Barbe
noire et malgré qu’elle soit noire, pirate théâtral, grand buveur, pas
excessivement cruel mais incroyablement fourbe et, on le découvre à la fin dans
le combat qui l’oppose à ses propres hommes, d’une force herculéenne. Il finit
enterré debout dans le sable, la tête submergée par la marée montante.
L’interprète, Robert Newton, tout comme Flynn et Powers, est mort d’un
infarctus à 50 ans. L’espérance de vie des acteurs hollywoodiens était fort
courte à l’époque. Keith Andes tient le rôle de Maynard, le lieutenant qui dans
la réalité a tué Blackbeard, mais qui se contente ici de montrer son torse
musclé, de sauter par des fenêtres de toutes sortes en s’agrippant au
chambranle et en lançant ses jambes en avant, et de faire la ventouse de
cabinet avec Darnell dont les épaules dénudées et le regard de braise donnent
un peu de féminité au récit.
La brune Linda Darnell avait horreur des chaussures, dégoût inhabituel
chez les femmes si souvent obsédées par elles (j’en ai connues plusieurs qui en
possédaient une cinquantaine de paires). Elle devait d’ailleurs interpréter le
rôle-titre de The Barefoot Contessa – elle avait aidé Mankiewicz, son
amant, à écrire le scénario – et quand elle apprit par les journaux qu’Ava
Gardner avait été choisie, elle rompit aussitôt avec le metteur en scène mais
sans faire de scène. Elle est partie en fumée, morte dans un incendie à 41 ans.
The Crimson
Pirate (1952) de Siodmak. Cette fois le pirate fait des pirouettes. Un
équipage de flibustiers, dirigé par un Lancaster encore tout mince et très en
forme dans des acrobaties en tous genres, investit un port des Caraïbes. Le
scénario, l’action, les personnages vont tambours battants, au propre comme au
figuré. C’est plein de drôlerie, de bons sentiments, un jeu années 50 très
appuyé et pourtant ça n’a pas vraiment vieilli. C’est simplement un optimisme
disparu de nos écrans. On est en plein théâtre de Goldoni. Le film a influencé
les scénaristes de Pirates of the Carribean à n’en pas douter. J’étais
très amoureux d’Eva Bartok – mariée cinq fois, la première fois à un officier
nazi, la dernière à Kurt Jürgens - cette
actrice hongroise à la carrière inégale, quand je vis le film pour la première
fois. Je m’identifiais totalement à Lancaster, pirate athlétique, généreux et
tendre en amour. C’est stupéfiant comment on peut être influencé toute sa vie
par des bobines vues dans les jeunes années.
Je
suis moi-même un vrai pirate, pas un de ces guignols en jupette. Tous ces
films, je les ai téléchargés sur Pirate Bay, par la seule puissance de mon
mépris pour les navires de sa majesté la pompe à fric. J’ai revu aussi un
morceau d’anthologie, l’un des échecs commerciaux les plus cuisants de
l’histoire du cinéma, Pirates (1986) de Polanski avec l’inénarable
Walter Matthau. Nicholson était pressenti pour le rôle mais il était trop
gourmand. L’humour purement visuel de Polanski hérité du cinéma muet donne une
tonalité étrange à cette super production. Tourné en Tunisie sur un trois-mâts
que l’on peut toujours visiter à Gênes.
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