Nordic blanc ou nordic blet
Les critiques littéraires anglo-saxons
distinguent le genre « scandinavian noir » ou « nordic
noir » apparu dans les années 90 selon les uns avec Smilla’s Feeling for Snow filmé par Bille August ; dans les
années 2000 selon les autres, avec la trilogie de Stieg Larsson portée à
l’écran dès sa publication. Henning Mankell et son personnage Kurt Wallander
sont cités aussi en exemple, ainsi que le commissaire Beck de Sjövall
(prononcer cheval) et la série originale Bron
(Le pont) achetée ou adaptée par une quarantaine de pays. Il y a effectivement
un patrimoine commun à ces histoires policières mises en scène par des
Scandinaves, un réalisme sans artifices, le côté laborieux des enquêtes dans
une ambiance atone et des explorations morales complexes. On trouve ces traits
dans des succès de librairie islandais aussi, tels que Mýrin de Arnaldur Indriðason, porté à l’écran par Kormákur en 2006.
Et on trouve aussi ce réalisme poignant dans un genre hybride de film d’action/enquête/espionnage,
par exemple dans les adaptations du personnage de roman Carl Hamilton, incarné
au cinéma successivement par Stellan Skargård (Täcknamn Coq Rouge – 1988), Peter Haber (séries télévisées), Peter
Stormare (Hamilton – 1998) et Mikael
Persbrandt (I nationens intresse –
2012). En comparaison, les tribulations de James Bond font figure de pitreries.
Il faut mentionner aussi les thrillers de Kjell Sundsvall Jägarna (Les chasseurs – 1996) Hotet
(La menace – 2006) plus américanisés mais avec les symptômes visibles des
valeurs nordiques.
Cependant, le vocable « film noir »,
lancé dans l’après-guerre par le critique Nino Frank, rédacteur de la revue
L’Écran français, renvoie aux films policiers hollywoodiens des années 40 et 50
(le label anglais « crime films »
est plus juste car ces films relatent le plus souvent une aventure criminelle
plutôt qu’une enquête policière) où l’ombre de la fatalité obscurcit le destin
du héros, notamment par le biais d’une femme maléfique, à une époque où le noir
et blanc rendait si bien l’ambiance sombre des polards. The Maltese Falcon (1941) et Double
indemnity (1944) sont des exemples célèbres. Or, on pourrait aussi bien
ranger dans cette catégorie des films français antérieurs tels que Pépé le Moko (1937), Quai des brumes (1938) ou Le jour se lève (1939) dans lesquels
Gabin est un criminel inexorablement entraîné vers un destin funeste ; ou Le corbeau (1943) dont la noirceur est
saluée par son titre même.
Dans les adaptations nordiques de romans
policiers et les scénarios originaux de thrillers, la fatalité n’est pas un
trait commun. On devrait plutôt parler de Nordic gris, gris parce que
laconique, parce que réaliste, parce que nuancé, parce que lucide mais point
noir car les personnages centraux ne sont pas forcément prisonniers des
circonstances. Ces thrillers et policiers ragaillardissent et rafraîchissent
parfois. Dès lors, on ferait alors mieux d’adopter Nordic blanc : la gamme
des sentiments suscités par l’optimisme objectif de ces histoires serait mieux
représentée par les nuances infimes du blanc cassé. D’ailleurs le blanc de
Stockholm – « Stockholms vitt » en suédois – la couleur de tous les
intérieurs de la capitale, mais aussi du reste du pays, contient un peu de noir
et de jaune. Comme dans la réalité du monde finalement, où une petite part de
maléfique et une dose d’absurde au rire jaune viennent contrarier une existence
immaculée, du moins sous ces latitudes. En outre, la qualité de l’image
nordique est connue depuis la naissance du cinéma grâce au matériel optique Hasselblad.
Elle aussi visible dans les extérieurs en pleine nature scandinave, air pur,
neige et glace, éléments de décor récurrents qui renforcent encore la
pertinence du concept, la pureté du blanc. Nordic blanc donc !
Le dénominateur commun du cinéma nordique en
général, et dès lors ce n’est plus une vaine étiquette, est sa mixité ;
entre les organismes de productions, les sexes et surtout les langues. Le
Danois Nordisk Film, la plus ancienne société de production du monde après
Pathé et Gaumont et le Suédois SF Studios sont des partenaires constants. La
collaboration est intense. Ce phénomène est inconnu dans le cinéma français. On
produit certes des films étrangers en grand nombre mais on ne collabore pas
particulièrement avec nos voisins. On redoute le barrage de la langue. Certes,
durant les trois décennies d’après-guerre, l’Italie et la France n’ont cessé de
joindre leurs ressources et de se prêter leurs artistes mais jamais les langues
n’ont été mélangées à l’écran. Les acteurs nordiques s’expriment dans leurs
langues respectives et parfois dans celle des autres, tels Max von Sydow dans Hamsun (1996) ou Marie Richardson et
Jarl Kulle dans Telegrafisten (1993).
Et comme le doublage n’existe pas, ça caquette joliment. Par exemple, le
norvégien est aux Suédois ce que le belge est aux Français, un patois aux
intonations un tantinet ridicules et au vocabulaire désopilant. Les Norvégiens,
vassaux de la couronne danoise pendant des siècles, discutent le bout de gras
avec les Danois aussi bien qu’avec les Suédois, sans sous-titres. Par contre
les Suédois de Stockholm ont du mal à comprendre les Danois et inversement,
comme des Parisiens et des paysans de Gaspésie. En outre, tout ce joli monde ne
comprend pas le féroïen (mais les Féringiens parlent danois) ni l’islandais et
encore moins le finnois (tandis que beaucoup de Finlandais parlent suédois).
Toujours est-il que chacun conserve sa langue et cela fonctionne à merveille.
Le Nordic blanc est composé de sous-genres,
films policiers de nature diverse, aventures criminelles aux tons éclectiques et
enquêtes journalistiques. Avant de vous en balancer quelques-uns en vrac, voici
le thriller scandinave au ton fortement satirique où le comique réside autant dans
la dérision globale que dans les situations.
En
Ganske Snille Mann (Un homme
plutôt gentil - 2011). Hans Petter Molland, réalisateur norvégien, a déjà
collaboré avec l’acteur suédois Stellan Skarsgård sur Kjærlighetens kjøtere (1995) mais c’est la première fois qu’il
s’adjoint le scénariste danois Kim Fupz Aakeson, dont l’humour acide se marie
bien avec la caméra ingénue de Moland. Skarsgård (prononcer scarch-gorde) sort
de prison au bout de douze ans, de mauvais gré et comme hébété. Il ressemble
aux personnages silencieux et soumis de Roy Andersson dans Sånger från andra våningen (2000) et Du levande (2007) deux films visuellement exceptionnels qui sont, au
delà de leur dimension poétique, un concentré d’absurde extrait du quotidien.
On pense également à Depardieu dans Mammut
(2010) et aux personnages de Délepine et Kervern en général. Skarsgård est
grogui. Sorti de l’univers carcéral, il retourne dans le monde non moins
sordide d’une petite chambre sale et d’un boulot cradingue de mécanicien. Tout
le monde lui parle comme à un larbin. Sa tenancière, horrible gorgone, lui sert
un plateau repas pour se faire sauter, il s’exécute la bouche pleine. Elle crie
et invoque tous les saints. En remontant sa braguette, il s’imforme du dessert.
Son ex-femme lui sert un hamburger dans sa gatukök (cuisine de rue) et son cul
dans la cuisine ; il la baise en mâchant son hamburger. Elle lui répète en
remettant sa culotte, de laisser leur fils tranquille, de ne pas chercher à le
revoir. Dans une scène rare, il est assis dans une voiture et observe de loin
son fils et sa femme enceinte en train de rire. Il rit aussi, heureux du
bonheur auquel il assiste à leur insu. Il ne sait pas de quoi ils rient, il ne
connaît plus ce fils encore petit garçon quand lui-même a été incarcéré. Et il
rit.
Kraftidioten
(2014) du norvégien kraft, la
force, et idioten, l’idiot (sans blague) c’est-à-dire un véritable imbécile. Hans
Petter Moland a déjà collaboré trois fois avec Stellan Skargård, l’acteur
suédois le plus demandé aux États-Unis depuis Max von Sydow. Et c’est sa
deuxième collaboration avec Kim Fupz Aakeson, un de ces scénaristes danois qui
contribuent, comme Anders
Thomas Jensen et Peter Asmussen, à
la vivacité du cinéma viking. Il faut voir ce film, l’essence même du thriller
nordique quand il s’affranchit des standards hollywoodiens en les plagiant à
l’occasion, caractérisé par un lent crescendo ininterrompu, un réalisme
hermétique aux effets inutiles, une narration et un visuel épurés, des
dialogues d’une pondération propre à la culture et, en l’occurrence, un humour
qui n’appartient qu’aux scandinaves mais qui n’est pratiqué que par quelques-uns
d’entre eux. On peut y voir l’infuence de Roy Andersson, même dérision féroce mais par petites touches,
l’air de rien. Et celle plus éloignée de Guy Ritchie par exemple dans son
premier long-métrage Lock, Stock and Two
Smoking Barrels (1995). Il faut
voir la tête de Stellan Skargård en conducteur de chasse-neige, prêt à se
suicider, le canon de son fusil dans la bouche. Un jeune homme ancien ami de
son fils assassiné par overdose, fait irruption. Skargård retire le canon de sa
bouche mais la lèvre reste collée. La satire va le plus souvent dans
l’autodérision, l’omniprésence du chasse-neige en action est comme un symbole de
la société norvégienne, organisation efficace et feutrée suivie par tous. Il y
a deux policiers frileux, jamais là quand on a besoin d’eux, et qui verbalisent
les véhicules mal garés. Deux gangters norvégiens et une idée reçue :
-
Il
neige constamment.
-
C’est l’État providence
(Välfärden).
-
L’État providence ?
-
Il n’y a pas de pays chaud
avec une protection sociale. Quand il fait beau, on n’a pas besoin de ça. On
ramasse une banane et c’est bon.
Des gangters serbes s’indignent que leurs
ennemis aient pendu l’un des leurs à un panneau indiquant 1389, célèbre
bataille du Kosovo où les Serbes ont été défaits par les Ottomans. Il s’agit
bien sûr de l’altitude. Skarsgård kidnappe le fils du gangster norvégien qui a
fait exécuter son propre fils, un pré-adolescent qui au moment de se coucher,
lui demande une histoire, n’importe laquelle. Skarsgård lui lit la brochure
commerciale d’un modèle de chasse-neige très puissant, une capacité de 4000
tonnes/heures, éjectant la neige à 35 mètres. Avant de s’endormir sur l’épaule
de Skarsgård, le garçon lui demande d’une voix douce : « vous avez entendu parler du syndrome
de Stockholm ? ».
Molland a été convoqué (à coups de dollars) par
les Américains pour une version dans le Montana. Cold Pursuit (2019) n’est
pas mauvais mais il est comme une canne à sucre broyée dont on a retiré la sève
pour en faire du jus. Et au lieu d’en boire le jus on en mâchouillerait les
fibres. Et Liam Neeson à la place de Stellan Skarsgård ? Franchement….
Tommy
(2014). Nous sommes en Suède où le rôle de la femme n’est pas à négliger. Selon
Hofstede, l’ethnologue néerlandais, c’est le pays du monde où les rôles sont
les plus interchangeables (indice de féminité évalué dans les années 90). Moi
qui ait vécu 20 ans chez les Vikings, je peux vous dire que ça ne rigole pas.
Les grandes blondes aux gros nibards jouent au football et tonitruent en
regardant Zlatan à la télé et en buvant de la bière. Et si vous les quittez, il
y a fort à parier qu’elles arrivent à vous piquer la garde de vos enfants,
bonne chance. Donc, une suédoise, dont le gangster de mari est mort, revient à
Stockholm pour récupérer la part d’un butin, en faisant croire à tout le monde
que son mari est vivant. À part cela, je n’ai rien compris. Il y a Johann
Rabéus, magnifique interprète au théâtre de Den Girige (l’Avare
suédois), mais ça ne suffit pas. Ce film s’écarte du Nordic blanc excepté pour
un certain réalisme. Il y a donc un autre pan du thriller scandinave et
particulièrement suédois, imprégné du goût américain pour le rythme et la
violence. Le blanc est parfois très cassé lors toute une gamme a été déclinée
depuis les années 90. Le thriller engagé comme Spring för livet (1997 -
Hobert) où l’on cache des réfugiés illégaux ; l’inspecteur musclé Johan
Falk dans des films qui abordent les tendances économiques, technologiques et
sociologiques (Livvakterna – 2001 - Den tredje vågen - 2003 – plus une
vingtaine d’autres depuis 1995) ; La trilogie Millenium, trois
films sortis en 2009, dans lesquels la pirate informatique, malmenée mais
pugnace, interprétée par la fascinante Noomi Rapace enquête sur le trafic
humain et se bat comme un mec ; Snabba cash (2010 – Espinosa) où pègre
et finance se côtoient à Stockholm ; le thriller économique presque sans
violence physique comme Headhunter (2009) de Rumle Hammerich avec
Lars Mikkelsen, le frère du célèbre Mats, une perle sans effusion de sang dans
le milieu des affaires ; le thriller économique mais sanglant Hodejegerne (2011), Headhunters au pluriel, de Morten
Tyldum, avec Aksel Hennie en voleur d’art très amoureux de sa femme galleriste,
et Coster-Waldau, ancien mercenaire d’élite, spécialisé dans le dépistage et la
filature. Thriller sanglant mais intelligent, saupoudré de retournements de
situation plus ou moins crédibles, parfois à la Silence of the Lambs, mais le spectateur pris par l’action, par le courage
et la présence d’esprit de Hennie (soit qui mal y pense) auquel il s’identifie
d’emblée grâce à la voix off et au regard juvénile de l’acteur, fait grâce à la
production germano-norvégienne de fantaisies qui, comparées à la mégalomanie
américaine du genre, sont modestes, Nordic blanc oblige ; le thriller
psychologique à composante spirituelle, dans lequel deux inspecteurs de la
police danoise sont sur les traces d’un ravisseur d’enfants et tueur en série,
le tout nouveau Flaskepost fra P (2016)
avec le Suédois Fares Fares, le Danois Nikolaj Lie Kaas et le Norvégien Pål
Sverre Hagen. Le thème de la foi y est constant.
Certains films et personnages ont leurs équivalents anglo-saxons, toujours
inférieurs par la qualité ; par exemple l’adaptation américaine de la
trilogie de Stieg Larsson ; par exemple la version anglaise des romans
policiers de Mankell où l’on voit Brannagh en Wallander, évoluer dans un milieu
suédois anglophone, une bizarrerie du monde global dans lequel l’identité est
soit désossée puis reboutée au goût de la culture dominante, soit simplement
débarrassée de ses figures de proue et de son idoinité linguistique. Ce
phénomène, vieux de cinquante ans entre les États-Unis et l’Europe, vient donc
contaminer les relations entre productions européennes. Le summum de l’incongru
Nordic blanc est atteint par le Suédois Tomas Alfredson (Fyra nyanser av brunt – 2004 - corrosif) avec The Snowman (2017). L’adaptation du polar du Norvégien Jo Nesbo –
également auteur du Huvedjegerne sus-cité – se déroule dans une Norvège
high-tech totalement aseptisée, blanc de blanc nordique. Hallström n’aurait pas
fait mieux. Et figurez-vous qu’entre Bergen et Oslo, on parle exclusivement
l’anglais d’Oxford : pour être sûr que tous ces Norvégiens de la
globalisation réussie maîtrisent la langue, on a fait appel au
Germano-Irlandais Fassbender, à la Franco-Anglaise Gainsbourg, à
l’Anglo-Suédoise Fergusson et aux Américains Simmons, Kilmer, Sevigny et
autres, plus l’Anglais Tobby Jones. Seul le Suédois Jonas Karlsson n’a pas de
diction parfaite. Or…il joue le tueur. Nordic blet, nordic pourri…
Kommentarer
Skicka en kommentar