Maori ça m’ira


Parmi les régions qui me font encore rêver - la Patagonie, le Kalahari, la Beauce - il y a la Nouvelle-Zélande. Quand un film me donne à voir les montagnes, les forêts et l’océan néo-zélands (j’apocope l’adjectif pour l’effet poétique) et surtout les reliefs de la maorie, je roule des yeux et je tire la langue comme dans un Kapa Haka. C’est mahorripilant.

The Piano (1993) de Jane Campion que vous avez déjà vu et aimé, vous a appris que les Kiwis font aussi du cinéma. Mais pour comprendre la culture maorie et la situation contemporaine des Maoris, voyez deux autres grands films néo-zélands, le poétique Whale Rider (2002 – Nikki Caro) et le redoutable Once Were Warriors (1994 - Lee Tamahori). Je me souviens avoir vu ce dernier dans une salle minuscule de Malmö. La violence de l’histoire, sévices conjugales et alcolisme dans la banlieue d’Auckland, est gravée dans mon souvenir pour toujours.

Toutefois mon Maori préféré s’appelle Taika Waititi. Maori par son père et juif par sa mère (nous dit Imdb qui semble ignorer que juif n’est plus une origine géographique depuis Ponce Pilate), il vous fera rire et vous attendrir.

Commencez par Eagle vs Shark (2007) Il faut voir Lauren Taylor dans cette histoire d’inadaptés sociaux, légèrement demeurés, ou lourdement crétins, qui s’éclatent dans des compétitions de jeux vidéo bas de gamme et cherchent l’amour à tâtons, comme si la puberté venait juste de les atteindre (ils ont la trentaine). Taylor la rouquine vous émeut dans chacun de ses regards, chacun de ses mouvements, son air obtus et son buste contracté quand elle court dans une roue de hamster. Taylor coécrit le scénario avec Taika Waititi, dont c’est le premier long-métrage. Waititi a tourné depuis les deux excellents Boy (2010) et What we do in the Shadows (2014). S’il manque un chromosome à ses personnages, Waititi en a quelques-uns de rechange. Ses misfits sont plus touchants que tous les nerds, geeks et nolifes de la comédie hollywoodienne, et la description qu’il en fait est tendre et sans pitié, profonde et sans ostentation. À voir tout de suite.

Ne ratez pas Boy (2010) l’histoire simple d’un garçon éponyme de 11 ans. Nous sommes en 1984. Boy adore Michael Jackson. Il vit à Bay of Plenty, la mal nommée, dans des conditions misérables avec ses frères et sœurs et sa grand-mère. Celle-ci confie la petite famille pour quelques jours aux soins de Boy. C’est alors que son père, qu’il ne connaissait pas, fait un beau soir irruption avec deux acolytes. Boy (James Rolleston, choisi par hasard) et son petit frère (Te Aho Aho Eketone-Whitu) sont simplement irrésistibles, dans leurs façons respectives de voir et d’appréhender le monde, et surtout dans leurs regards de gosse que la caméra de Waititi, qui joue ce père indigne et grotesque à la perfection, capture sereinement. La scène finale est du meilleur cru, où les personnages du film pastichent le célèbre clip Thriller de Michael Jackson par des gestes et des grimaces de la tradition guerrière maorie, le kapa-haka.

Du même Waititi et de son collègue et ami maori Jemaine Clement, vous verrez le documentaire satirique (ou documenteur / mockumentary) What We Do In The Shadows (2014), le quotidien de quatre vampires partageant une maison dans la capitale néo-zélandaise. C’est un des films les plus drôles de ce début de siècle. Si l’un des vampires est d’âge pharaonique, les autres sont des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles. Réunion des colocataires dans la cuisine pour résoudre certains problèmes de vie en commun. Il faut bien se représenter l’attitude et le ton, parfois désinvoltes, parfois embarrassés, des vedettes éphémères d’un reality show.

-         Peter is not coming?

-         We won’t have Peter at this meeting. He is 8000 years old.

Gros plan sur l’évier encombré de verres et de plats ensanglantés :

-         You haven’t done the dishes for 5 years.

Waititi ramène une jeune fille à la maison. Il dispose du papier journal au pied de la donzelle puis dans la conversation, il lui mord le cou. Geyser de sang qu’il n’arrive plus à contrôler, il y en a partout. Petit air déconfit. Interview des colocataires :

-         We do enjoy virgin blood.

-         We put it like this: if you’re going to eat a sandwich, you would enjoy it more if you knew that no one has fucked it. 

Les petites disputes leur font montrer les dents, feuler et léviter ; les grosses bagarres les changent en chauve-souris belliqueuses. Ils parcourent la ville la nuit en essayant de se faire accepter dans les discothèques. Ils évitent les loups garous car ceux-ci sentent trop fort. Mais finalement, ils les invitent à la maison, toutefois en laissant les fenêtres ouvertes.

Waititi retrouve la femme de sa vie pour laquelle il avait quitté l’Europe et rejoint la Nouvelle-Zélande en cercueil. Maleureusement, entretemps elle s’était mariée. Aujourd’hui c’est une vieille rabougrie. Il en a fait une vampire. Waititi à la caméra : « Some people freak out about the age difference. They think : what’s a 90-year-old lady doing with a guy four times her age? ». Waititi le maori a l’humour juif new-yorkais.

Voyez aussi Hunt for the Wilderpeople (2016) adaptation optimiste d’un roman noir neo-zélandais. L’histoire plutôt classique d’un vieil homme grincheux et illéttré, Sam Neil, et d’un jeune garçon obèse de l’assistance public, Julian Dennison, que l’infortune réunit dans le bush, où ils sont poursuivis par les autorités. L’humour grinçant et tendre à la fois de Waititi habite le film. Tous les seconds rôles sont touchants et justes, surtout Rima Te Wiata en mère adoptive et Rachel House en policière hystérico-cynique. Waititi joue lui-même un ministre du culte dans une scène de deux minutes drôlissime. Le film est tourné la plupart du temps avec une seule caméra. C’est simple et fort.



Pour assister en mangeant du pop corn aux guerres néo-zélandaises, celle de Titokowaru par exemple, du nom d’un rebelle Maori en 1868, vous verrez River Queen (2005) une grosse production du metteur en scène pakeha (européen vivant parmi les Maoris) Vincent Ward ; ou le féroce Utu (vengeance en maori - 1984) de Geoff Murphy avec le terrible Anzac Wallace, dont la dramaturgie originale n’a pas pas séduit la critique. Pendant que Bismarck taillait des croupières à Napoléon III, le caporal Te Wheke de l’armée coloniale britannique, après le massacre d’un village maori, tuait son supérieur et organisait une guerilla sanglante. Ce film, outre le fait qu’il retrace un épisode important du colonialisme aux antipodes, bouscule les conventions du récit filmique. Les nombreux personnages ont des destins inattendus, à l’image de la vraie vie et non en fonction des attentes du public. Le jeune lieutenant, héros en apparence auquel le spectateur devrait s’identifier, ne réussit pourtant qu’à se faire blesser trois fois ; Te Wheke, sanguinaire et indifférent à la mort, n’a pas de projet d’ensemble malgré sa clairvoyance d’homme libre ; certains perdent la vie au moment où ils s’apprêtent à aimer, d’autres échappent à la mort sans y prendre garde ; une jeune Maori, téméraire et pugnace, traîtresse à ses amours, est subitement enlevée de l’écran ; le colon Morrisson, ivre de vengeance, bravant sans cesse la mort pour punir, se découvre magnanime ; un vieux sous-officier autochtone, fidèle à la couronne, tue quand même son colonel, posément, pendant l’embuscade finale. Il faut dire que ce dernier est le seul authentique imbécile parmi une myriade de personnages parfois bons, parfois méchants, parfois sensibles, souvent aveugles. Ce que ce film décrit avec obstination, c’est l’urgence de l’instant qui, dans la lutte, se substitue aux repères moraux.

Pour assister aux combats fratricides et traditionnels, vous pourrez manger du pop corn en regardant The Dead Lands (2014). James Rolleston, le garçon de Boy, est devenu un beau guerrier. Attention ! ici les Maoris font des grimaces mais ils ne sont pas drôles. Ce ne sont pas des Maorigolos, plutôt  des Maoripilants (je l’ai déjà faite celle-là). Un clan en décime un autre mais le fils du chef, Rolleston, en réchappe. Il pénètre dans les terres d’un guerrier légendaire et maudit, Lawrence Makaore, dont le faciès monstrueux a servi à Jackson dans The Lord of the Ring. Le film est de Toa Frazer, Toa signifiant jeune guerrier. En suédois Toa est l’apocope de toilette – jag går på toa, je vais aux toilettes – faut-il en déduire que le film est merdique ? Non, mais il est emphatique. Ces combats et ces histoires d’honneur lassent, il aurait fallu d’autres ingrédients. De toute évidence inspiré par Apocalypto, Dead Lands n’en a pas la portée parabolique, sans pour autant être dénué d’intelligence. Le guerrier maudit au jeune crétin : « Noble? That is what old men teach boys so they will rush into death for their tribes. But death is not noble, nor is life.” Maudit mais pas con.

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