Avec les yeux de Le Clézio
2008 est un bon
millésime puisque l’académie suédoise (De aderton – les 18 membres) décerne le
prix Nobel de littérature à Le Clézio tandis qu’une tendre amie italienne
employée à la librairie française de Lund, m’offre un exemplaire de Ballaciner
(Gallimard – 2007). Comme le livre est un pique-nique dans le cinéma, une
tranche de jambon par-ci, une tomate par-là, j’en ferai une critique
désordonnée dans le seul but de vous ouvrir l’appétit. N’y voyez donc pas la
prétention de me hisser au niveau d’un grand écrivain en lui cherchant chicane.
D’abord, la majorité des prix Nobel s’est effacée de notre mémoire – qui a lu
Sully Prud’homme ? – ensuite, les plus grands génies sont méconnus, vous et moi
en sommes l’amère illustration.
Ballaciner est
tout à la fois une réflexion sur le septième art, l’évocation des souvenirs qui
y sont liés et une exploration de quelques grandes œuvres, une ballade
(probablement au sens provençal originel qui signifie danser) jalonnée d’«
intermèdes ». S’il manque à cet itinéraire quelques grand-routes et chemins
de traverse pour en faire un Michelin du cinoche - encore que l’auteur n’ait
pas eu cette prétention - il ne lui manque pas de cette finesse qui met un
baume sur la vulgarité du monde, grande plume oblige.
Le texte commence
comme une genèse, la camera obscura, la naissance du cinématographe, la
question de la lumière posée déjà dans le célèbre poème de Parménide (Tu
apprendras les œuvres vagabondes de la lune circulaire…), la question du
rire posée par Bergson. Cependant, l’évocation de Géneviève de Brabant
m’échappe, vous savez, cette légende d’une princesse injustement accusée
d’adultère, recluse dans une forêt avec son enfant et se nourrissant du lait
d’une biche. Peut-être est-ce une allusion à un film que je n’ai pas encore
vu ? Jean-Michel Gustave, explique-toi.
On parle
évidemment des frères Lumière mais on oublie Louis Leprince qui prit à Leeds
dès 1888 les premières images mouvantes de l’histoire. Cet ingénieur a
d’ailleurs mystérieusement disparu à bord d’un train français peu de temps
après. Voilà, à n’en pas douter, le sujet idéal d’un thriller à la
Hitchcock ; Leprince contre Lumière, avec Bouly, Leroy et Edison dans les
personnages secondaires. Je vous fais grâce d’un cours sur les origines du
cinématographe ou du kinétographe mais entamez volontiers vos recherches car le
monde n’est pas tel qu’on le croit, surtout pas au cinéma ou toute
ressemblance n’est souvent que fortuite.
La partie la
plus touchante de l’ouvrage, ce sont les souvenirs d’enfance de l’auteur, le
Pathé Baby (développé par Charles Pathé en 1922 et appelé aussi « cinéma
chez soi », l’ancêtre du Home Cinema !), les films de Lloyd, et puis Gaby
la monteuse, une parente employée aux usines Pathé. Elle a dû croiser, nous dit
Le Clézio, les plus grands noms du cinéma sans que jamais personne ne fasse
attention à elle. L’auteur voit en cette tante le symbole de la femme
indépendante si cher à Bergman. Sauver une inconnue de l’anonymat, c’est ce qui
fait le prix d’un livre de souvenirs, tout comme l’évocation des victimes de
l’oubli. Et du coup, on pense à Dora Bruder (Gallimard 1997) d’un autre prix
Nobel. Modiano y sauve de l’oubli cette inconnue, adolescente juive disparue à
l’âge de 15 ans.
Le Clézio
ressucite aussi et à la va-vite Alfred Machin, son compatriote niçois, auteur
des premiers documentaires sur le continent noir et particulièrement la chasse
en Afrique. Qui se souvient de Machin ? Un nom pareil ne le prédisposait guère à la postérité. S’agissant de l’Afrique, on pense éventuellement au premier
film de Marc Allégret Voyage au Congo
(1927), documentaire ethnographique réalisé en 1925/26 lorsqu’il accompagnait
Gide en Afrique équatoriale. On pense surtout à La Chasse au lion à
l’arc (1967) et au
désopilant Cocorico Monsieur Poulet (1974) du réalisateur Nouvelle vague
Jean Rouch. Pourtant Machin avait beaucoup de succès. Il avait fait construire
son propre studio de cinéma non loin de Nice, allant jusqu’à obtenir des
autorités qu’on lui installe un arrêt de Tramway devant sa porte.
Une ou deux
confusions pour l’anecdote : si les réalisateurs évoluaient d’un pays à
l’autre, tel que le décrit Le Clézio, comme Buñuel allant vivre au Mexique,
Lubitsch n’est pas allé en Allemagne : il est né et a vécu à Berlin pour
rejoindre Hollywood en 1923.
La réflexion
sur le choix « Pourquoi le film plutôt que le livre ? »,
« écrire ou filmer ? » est un peu décevante dans ses
errements, voire inutile dans son présupposé qui exclut le réalisateur en
tant qu’auteur de son film. Pour être auteur il faut de toute manière écrire,
que ce soit un poème, un roman ou un scénario. Et si certains documentaires
(comme ceux de Gertén à Malmö) ne sont pas le résultat du moindre synopsis, ils
sont en eux-mêmes une écriture mentale tissée de mots avant que la caméra ne commence
à tourner. Telle que la technique se laisse voir, il n’y a pas dichotomie entre
la pellicule et le papier. Je suis tenté de voir dans l’émulsion argentique le
support d’un nouvel alphabet, comme l’argile fut celui de l’écriture cunéiforme
il y a 6000 ans ou le bois de hêtre celui des premières runes de l’alphabet
futhark. Quant au silicone des cartes mémoires, il est devenu le marbre de tous
les langages ; cependant les verbes qui sont y sont inscrits, qu’ils
soient images ou mots sonores, sont toujours le verbe. A contrario, si la
technique de l’image ne doit pas être le scion bourgeonnant d’un rhizome
millénaire, si elle s’impose comme un langage distinct, l’écriture au sens
classique n’en est pas moins sa maîtresse. Bergman, puisque Le Clézio le prend
fort justement en exemple, est un écrivain, Allen est un écrivain. Ils n’ont
pas seulement écrit des livres, ils sont chacun l’auteur d’une cinquantaine de
longs métrages. Et même le film Tystnaden (Le silence), tout comme les
films du muet, est le fruit d’une écriture avant d’être lui-même un langage.
Bergman oscille entre théâtre et cinéma, nous dit Le Clézio. Il faudrait plutôt
dire qu’au théâtre il mettait en scène les textes des autres alors qu’il
écrivait ses propres films. L’exemple unique et définitif de Rohmer, que Le
Clézio ne mentionne jamais, nous montre un réalisateur assez peu intéressé par
le cinéma en tant que langage. Sa caméra fait fi de la syntaxe idoine des
images et ne capture ses textes que dans la plus sage sobriété. Pas de plans
alambiqués, pas de cinématographie léchée, le discours prime. Il filmait
toujours selon un cadrage unique et s’en vantait. Sans doute cela
contribuait-il à ennuyer ses détracteurs. « Pour écrire point besoin de
producteur, d’acteurs, de techniciens… il me suffit d’un coin de table »
nous dit l’auteur de Ballaciner. C’est probablement sur ce même coin de table
que Rohmer écrivait ses scénarios. Écrire ou filmer n’est donc pas un choix car
filmer ne laisse pas le choix : il faut écrire.
Il est
possible, pour répondre à la première question de l’auteur, car enfin ce n’est
pas la même - film ou livre ? – il est possible ou tentant de l’étendre à
tous les moyens d’expression. Pourquoi Jean Renoir a-t-il choisi le film plutôt
que la peinture à l’instar de son père Auguste ? Et du coup, on peut
embrasser toute la complexité du cinéma en tant que mode d’expression. Car si
une toile de peintre ne réclame aucune écriture préalable de l’artiste
(exception faite d’œuvres contemporaines qui semblent exiger un discours a
posteriori pour dessiner les contours du vide – les contours du vide, quel
oxymore !) le film naît dans un synopsis, puis un traitement puis un
story-board, comparables aux esquisses mais relevant de l’écriture. En outre,
son état définitif est assujetti à des artistes, des financiers et des
techniciens réunis pour le produire alors que la toile n’est le résultat que de
la seule habilité du peintre. Mais le film est avant tout écriture. Et parfois
peinture, dans un deuxième temps. On a là un élément de réponse à la question
initiale. À ce propos, si quelques films de Jean Renoir sont des chefs d’œuvre,
il ne les a pas écrits seul. Renoir n’est pas un auteur au sens où Bergman,
Allen et Rohmer le sont (le temps du présent convient bien car, si trois d’entre
eux sont déjà morts, ils vivront tous encore longtemps).
Le Clézio se
ballade et digresse autour des différences entre la littérature et le cinéma
sans se convaincre lui-même et c’est finalement leur proximité dont il nous
parle le plus : « La littérature s’adresse directement à la source
des émotions », « Dans les livres, je trouve un envoûtement
comparable à celui du chant », « …ce qui vous fait battre le
cœur voilà ce qui donne sa vraie profondeur au cinéma » « L’image
s’adresse à votre mémoire, votre imagination ».
Toutefois, il
s’approche de ce qui donne sa puissance au film : prendre par surprise.
« …viser le point sensible sans que l’esprit de veille ait eu le temps
de parer le coup.» Cette instantanéité de l’image serait bien ce qui la
différencie de la lenteur de la phrase. « Le cinéma a en commun avec la
musique de nous arracher ces précieuses gouttes…sans prévenir, sans qu’on
puisse résister. » Oui, l’image nous happe et nous extirpe les
manifestations de nos états d’âme. Et justement pour cela, elle triche souvent
en se faisant seconder par la musique. Le cinéma hollywoodien a fait de la
musique extradégiétique, « musique de fosse » comme l’appelle Michel
Chion, une sorte d’itinéraire obligatoire des sentiments du spectateur, comme le
sont les rires greffés sur les sitcoms. De même Bollywood, industrie moderne du
vieux goût oriental, met en scène la musique diégétique non seulement pour
divertir mais aussi pour appuyer le sens de l’action. Alors que l’image suscite
nos sentiments par la force, le verbe les flatte. Or, si la timidité du mot ne
lui permet pas de nous piéger sans coup férir, sa multitude assiège nos
sentiments avec tant d’opiniâtreté, qu’à la fin elle les soumet. Toutes les
sensations du cinéma, je les ai d’abord connues dans la littérature. J’ai ri en
lisant Allais ou Aymé, mon cœur a battu avec London et Cooper, j’ai frémi avec
Poe, rêvé avec Baudelaire, pleuré sur Hugo, jubilé sur Molière et j’agace Le
Clézio. Vers en pinta et hexasyllabes à rimes croisées.
Le coin de
table de Le Clézio me titille ; la synecdoque est imparable. Cela fait
plus d’un an que je me ballade, que je ballafilme, en Colombie, en Australie et
ailleurs, muni d’une grosse caméra Sony et de ses accessoires. J’ai même été au
festival de Cannes 2013 pour interroger des inconnus et cadrer des célébrités.
Je me débats constamment avec la lumière, la focale, la balance des blancs, tel
élément qui ne marche plus, telle fonction inaccessible du menu, avec ces guides
de l’utilisateur en français, en anglais, en suédois qui caracolent dans un
sabir technique, ces logiciels monumentaux comme Final Cut ou Premiere Pro qui
eux aussi parlent des langues inintelligibles… Croyant trouver ma vocation dans
l’image, celle-ci m’a ouvert les yeux, donné une claque et remis un stylo dans
la main. Le coin de table de Le Clézio, frère Jacques prête-moi ta plume… Du
coup, j’ai décidé d’écrire sur le cinéma.
Mais revenons
au noble – et Nobel - Mauricien. Le choix de ses exemples est impeccable :
Ordet de Dreyer, Histoire d’herbes flottantes d’Ozu, L’Atalante
de Vigo. Le Clézio écrit : « Ce que Vigo invente avec une magique
désinvolture, c’est le langage du cinéma qui le sépare définitivement de
l’écriture romanesque ou du théâtre filmé. » Et là, je distingue une
double confusion, tout au moins apparente :
Le langage du
cinéma n’est pas définitivement séparé de l’écriture romanesque. Il peut être
même, si l’on prend l’adjectif romanesque dans son acception la plus répandue,
une réhabilitation de l’écriture romanesque. Prenons l’exemple du Hussard
sur le toit, roman historique de Giono s’inscrivant dans le cycle du
Hussard. Le choléra en tant que révélateur des personnalités viles ou nobles y
écrase tous les seconds rôles. Je n’ai pu m’empêcher en le lisant de ressentir,
en même temps que la sécheresse de la Provence, celle du propos. Dans
l’adaptation de Carrière pour le film de Rappeneau, il en est tout
autrement : on ressent bien la chaleur étouffante, vivier de la maladie,
mais le romanesque y tient la première place, comme si son brasier était plus
fort que celui des incinérations. L‘amour entre Binoche et Rodriguez, par
contrepoint, contamine le spectateur alors que c’est le choléra qui infecte le
lecteur du roman. Carrière et Rappeneau ont véritablement sublimé le romanesque
du récit de Giono. Ils l’ont extirpé pour ravir le rôle principal à l’épidémie
qui dès lors n’est plus qu’un faire-valoir. Comme la guerre dans Docteur
Jivago.
Deuxième
confusion : le théâtre filmé n’est pas du cinéma, c’est bien du théâtre.
Le théâtre filmé c’est l’émission de Sabbagh Au théâtre ce soir (1966-85)
que je regardais parfois sur l’écran noir
et blanc de mes grands-parents. C’est la retransmission en direct
du théâtre Dramaten à Stockholm, dans les salles de cinéma de toute la Suède,
de Scener ur ett äktenskap, un texte écrit et réalisé par Bergman en
1973 pour la télévision et mis en scène pour le théâtre en 2009 par Stefan
Larsson. Je crois pourtant que Le Clézio, sous ce vocable, fait référence aux
« films bavards » sous lequel on pourrait aussi bien ranger les
œuvres de Rohmer, les adaptations de Tenessee Williams par Huston, Brooks et
Kazan que la succulente biographie pastiche Molière de Laurent Tirard,
sortie la même année que Ballaciner. Or, Le Clézio l’écrit lui-même dans son
essai à propos de To Be or not to be et de Les enfants du paradis,
« c’est le théâtre, c’est-à-dire le cinéma lui-même qui est le vrai
sujet du film ». Si cette affirmation est contestable – tout au moins
dans le cas du film de Lubitsch car celui de Carné est partiellement un jeu de
mise en abîme – elle montre bien que l’auteur ne faisant pas la distinction
entre théâtre et cinéma, ne peut dès lors les mettre en opposition. On peut
voir ces deux dames comme une grand-mère et sa petite fille, l’une engoncée
dans ses habits poussiéreux et l’autre toute frétillante et dévêtue. On peut
aussi les concevoir comme les deux appendices d’une même langue bifide, la
langue du mensonge véridique, oxymore qui définit tout message artistique mais
qui convient le mieux aux images en mouvement.
Trollflöjten
(La flûte enchantée - 1974), filmage par Bergman de l’opéra de Mozart, est
l’exemple parfait de cette parenté, de ce tronc unique à deux bras. Tous les
décors sont construits pour le film qui sera tourné en deux mois. L’opéra nous
faisait rêver à la magie de la flûte, le film nous donne l’illusion qu’il est
tourné à Drottningholms slottsteater ; l’opéra fut composé à partir d’un
livret, le film à partir d’un scénario. L’écran s’approprie les planches. De
même aujourd’hui peut-on voir des spectacles vivants qui incluent le cinéma. À
propos de cinéma et théâtre, lisez mon formidable article Au commencement
était le verbe, d’une modestie toute personnelle.
De père
anglophone, né sur l’île Maurice, grand voyageur, Le Clézio est cosmopolite. Il
nous parle des cinémas japonais, italien, iranien et coréen. Toutefois, j’ai
besoin d’aller pisser. Nous reprendrons ce pique-nique dans mon prochain
formidable article L’Asie et Le Clézio.
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