La grosse illusion


Hitchcock a tourné un court-métrage de propagande en français, en 1944, pour le Ministère britannique de l’information intitulé Aventure malgache. Des acteurs d’une troupe de théâtre évoquent des souvenirs de résistance à Madagascar et notamment un fonctionnaire de Vichy qui a retourné sa veste. On préparait le changement, les têtes allaient tomber. Jean Renoir a lui aussi fait un film de propagande, mais un long-métrage en anglais, exhortant les citoyens des pays occupés au sabotage : This Land is Mine (1943). Charles Laughton est un professeur timide et lâche dans une petite ville de province française. Sa collègue Maureen O’Hara est une impétueuse germanophobe et Sanders, son futur époux, un industriel plus capitaliste qu’opportuniste. Comme beaucoup de films de cette génération, et surtout parce qu’il s’agit de propagande, le propos est emphatique. Les sentiments et les convictions sont expliqués comme dans un manuel d’utilisateur. En somme, les personnages sont si volubiles que la démonstration perd toute sa force. Il y a tant d’arguments et contre-arguments que les valeurs morales finissent par se télescoper. On ne sait plus ce que sont le courage et la lâcheté. Seules deux questions semblent trouver une réponse définitive chez le cinéaste : Faut-il résister à l’occupant même si cela provoque des représailles sur la population civile ? Oui. Le suicide est-il un signe de faiblesse ? Oui. Les autres thèmes sont triturés à l’excès. Le discours de Laughton au tribunal laisse l’homme du XXIe siècle (et du XIIIe arrondissement) bouche bée : les ouvriers comprennent que l’occupation est néfaste puisqu’elle fait d’eux des esclaves alors que la classe moyenne s’en accommode aisément car son confort n’est pas en péril. Théorie surprenante. Où Renoir est-il allé chercher cette bizarrerie de conscience de classe ? Sûrement pas aux États-Unis (pourtant RKO produit le film) ni dans la vérité historique. L’ouvrier se moque probablement de savoir qui l’asservit, le national-socialisme ou le capital libéral ; un occupant en vaut un autre pour celui qui trime. En outre, les révolutions sont toujours fomentées et conduites par des gens de la classe moyenne suffisamment instruits car briguer la place de ses maîtres exige le loisir de l’ambition, luxe inconnu du modeste travailleur.

Le discours final de Laughton, harangue à la rébellion, est d’autant plus ridicule qu’il est prononcé en la présence des autorités allemandes et des notables collaborateurs. Charles en profite pour déclarer son amour à Maureen selon une recette cinématographique usée. Celle qui le prenait pour un lâche, comprend maintenant - et fait comprendre au spectateur par des regards humides - à quel point Laughton, courageux et lucide, mérite son amour. Autrement dit, ne comptez pas vous taper de bombasse si vous ne tapez pas d’abord sur l’occupant. Le film se termine en véritable opérette de propagande. Le jury (selon un modèle plutôt américain) déclare Laughton innocent sous les acclamations du public. L’occupation telle que les Français l’ont connue n’est pas celle que l’expatrié Renoir nous dépeint dans cette œuvre où même les affiches, les tracts et les panneaux sont en anglais. Il aurait pu intituler son film « La Grosse illusion ».

Notons à la décharge du réalisateur ce qu’il disait de son séjour à Hollywood : « En Italie ou en France le metteur en scène est l’auteur de son film, aux États-Unis, il ne l’est pas »

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