Joindre le futile à l’agréable
Hier soir, j’avais invité une copine et sa sœur à dîner. Nous sommes
ensuite sortis prendre un verre et danser la salsa à Cuba Café. Vite lassé par
la musique tonitruante, je suis rentré chez moi et j’ai vu deux films. Jusque-là
rien d’anormal puisque je termine souvent la soirée et entame le début de
la nuit face à l’écran de mon ordinateur. Irrésistible et malsain. Ce qui est
étrange c’est que ces films, pris au hasard parmi les téléchargements, auraient
dû me laisser une impression toute autre.
In My Country (2004) de John Boorman, un film important sur la Truth
and Reconciliation Commission en Afrique du Sud au milieu des années 90,
par un grand réalisateur (Excalibur, Deliverance et bien
d’autres), avec trois acteurs de stature internationale, Jackson, Binoche et
Gleeson. Construit à partir du best-seller de la poétesse Antjie Krog.
Binoche au sujet de la commission : We’re here to compromise. Jackson : What
kind of compromise ? To let colored people sit on the same park bench? Le film avait obtenu le Diamond Cinema for
Peace Award à Berlin et avait même reçu les louanges de Mandela. En outre,
les images de la région du Cap sont d’une beauté à couper le beurre.
That Thing You Do! (1996) écrit et réalisé par Tom Hanks qui n’a tourné
que deux longs-métrages dans sa carrière, avec une kyrielle de stars en herbe,
Charlize Theron, Liv Tyler, Steve Zahn, Giovanni Ribisi et même Chris Isaak.
L’histoire rabâchée d’un groupe de rock amateur projeté au firmament des hits
parades. Tom Everett Scott dans le rôle principal est maladroit, sinon
irrécupérable, pendant les deux bonnes heures que dure le film (je suis tombé
sur une version non expurgée).
Alors ? Eh bien, les pleurs des victimes et les récits crus de leurs
tortionnaires venus à la Commission de réconciliation m’ont ennuyé, tout comme
cette romance entre le journaliste du New York Times interprété par Jackson et
la journaliste afrikaner jouée par Binoche, tout ce pathos que cette dernière sait
si parfaitement exprimer à l’écran, toute cette brutalité menaçante de Gleeson,
ces souffrances, ces injustices propres à révolter les plus froids des
spectateurs, rien n’y a fait. Le film avait la saveur d’un bon spot
publicitaire sur la nouvelle Afrique du Sud. On pourrait même dire la
profondeur et la surface de l’océan dans la brume : les thèmes abordés, tout
comme l’ambition du film par rapport à ces thèmes, sont énormes mais
l’essentiel reste invisible. Le film ne touche pas nos cœurs. Seule l’ironie
qu’il y a à organiser le pardon comme une nécessité alors qu’il s’agit
justement de pardonner des persécutions instituées comme nécessaires, la raison
d’État prévalant tout à tour dans des directions opposées, nous effleure
parfois. Rien d’autre. Ce film échoue probablement dans ses velléités
artistique et humaine justement parce qu’il se plie à cette double nécessité
que sont la raison d’État, un scénario de la réconciliation, et la raison
commerciale, le fil inutilement mélodramatique. L’apartheid, thème idéal pour
exprimer des idées larges et inventer une dramaturgie, a séduit nombre de
productions et de réalisateurs. Attenbourough, Noyce, Eastwood et Bille August
ne sont pas des moindres. Parmi tous ces films, il y en a d’honorables comme Invictus
(2009) ou Mandela: Long Walk to Freedom (2013), le dernier en date, un
curriculum post-mortem. Je voudrais cependant conseiller pour une fois un
thriller de 1975 avec un peu de cervelle, The Wilby Conspiracy, où l’on
suit Michael Caine et Sydney Poitiers en cavale. Rutger Hauer y tient un rôle
mineur. Ça bouge sans complaisance.
J’ai enchaîné sur les deux heures vingt minutes de That Thing You
Do! avec un plaisir inattendu. The Wonders, c’est le nom du groupe de
musiciens dans le film, ce sont les petits miracles de la vie en général. La
chanson qui donne son titre au film a fait un tabac. Cette bobine aux idéaux et
références typiquement américains aurait dû m’agacer, au moins me paraître trop
longue. Pourtant elle m’a ramené à l’innocence et la vigueur des années 60, en
tout cas au souvenir qu’on peut avoir de celles-ci, comme la série Happy
Days pouvait le faire pour d’autres qui avaient la télé. Hanks nous raconte
l’enthousiasme de la jeunesse et le milieu du show-business avec fraîcheur. Il
nous emmène là où nous avons tous été et où l’on voudrait revenir, et où l’on
revient grâce au cinéma. Le fait même que son acteur principal soit mal
débourré et qu’il manque de caractère nous le rend super cool, un bon gars qui
mérite toute la chance qui lui tombe du ciel. En plus, il est adorable avec Liv
Tyler, toujours prévenant sans chercher à la détourner de son chanteur de
fiancé qui ne la mérite pas. C’est chou. Ah ! les « feel good
movies ». Le futile, fût-il futile, est parfois utile…
Les films racontant l’ascension d’un groupe ou d’une star de la musique
populaire au sens étroit, c'est-à-dire la production anglo-saxonne depuis la
fin de la guerre, sont innombrables. Tina Turner, Ray Charles, The Doors, Cash,
Bobby Darin, tout le monde a eu droit à son film. Il y en a pour tous les
goûts. Je n’en recommanderai qu’un seul pour l’occasion. Il est sorti en 1978,
l’année de mon bac : The Buddy Holly Story. Gary Busey dans le rôle-titre
donne à ce film son énergie et son talent. Buddy Holly est mort dans un crash
aérien.
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