Hypergonar toi-même, hé…
C’est fou ce que le cinéma, de l’invention de la photographie à celle
de la caméra-grue, doit à la France ! Mon cœur se gonfle d’un légitime orgueil
tandis que ma poitrine fait retentir les premières notes de notre hymne
national : « Aux…bjectifs et caméras, et vous les histrions, filmons,
filmons… ». Vous savez ce qu’est une anamorphose ? Vous connaissez le
double portrait en pied de deux ambassadeurs français à la cour d’Angletterre peint
par Holbein (le jeune, vous savez…) en 1553, intitulé Les Ambassadeurs ?
En bas du tableau, il y a une forme allongée indistincte. En vous plaçant de
biais par rapport au plan de l’œuvre, vous découvrez une tête de mort, sujet
classique à l’époque pour rappeler ce que la vie a d’éphémère, et que l’on
appelait « vanitas ». C’est aussi une anamorphose.
En 1926, Henry Chrétien invente un dispositif anamorphoseur baptisé Hypergonar
(du grec, « angle ») constitué de lentilles concaves et convexes,
pour la projection de films en couleur, nécessitant à l’époque trois
pellicules. Autan-Lara s’en sert pour une de ses oeuvres, mais il est trop tôt.
Après la guerre, les majors doivent lutter contre la télévision. On introduit
la couleur pour de bon, ainsi que le son stéréophonique et on explore les
procédés grands formats. Le Cinérama,
système de prise de vue à trois objectifs et à projection sur écran circulaire
connaît quelques instants de gloire avec, par exemple, cette excellente épopée
tournée par Ford, Hathaway et Marshall, How The West Was Won (1962), où
nombre de plans mettent la technique à profit et en mettent plein la vue aux
spectateurs. Mais le système est lourd et laisse voir une sorte de triptyque un
peu gênant. Quand cela est possible, on filme de façon à masquer l’une et l’autre
des deux lignes verticales par des arbres, des pans de mur et autres masses
encombrantes.
En 1953,
la Fox aux abois fait appel à Chrétien et ses lentilles anamorphiques pour
créer le Cinémascope. Le procédé
permet de compresser l’image au tournage et de la décompresser à la projection.
Le premier film tourné en Cinemascope est How To Marry a Millionaire de
Negulesco, avec le trio Monroe, Bacall, Grable en quête d’époux fortunés. C’est
une comédie pleine de rythme où chacune de nos trois donzelles trouvera l’amour
là où elle ne s’y attendait pas, mais avec beaucoup d’argent tout de même, on
est en Amérique que diable ! Le film sort après The Robe qui
devient ainsi le premier film en Cinemascope (1953) vu par le public. Il s’agit
d’un péplum avec Burton, Jean Simmons et Victor Mature, assez emphatique et
plutôt rasoir. Le metteur en scène Henry Koster, un juif berlinois exilé, a
tourné Désirée (1954), un film sur Clary, courtisée d’abord par Napoléon
puis devenue l’épouse de Bernadotte. Je connais le sujet sur le bout des doigts
puisque mon intention, il y a des lustres, était de créer une pièce sur la vie
de Jean-Baptiste. J’ai lu toutes les biographies françaises, anglaises et
suédoises de cet illustre bonhomme. Pour ceux que ça intéresse, je ferai un
exposé à une prochaine occasion mais là, il faut vraiment que j’aille aux
toilettes en panavision.
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