Déprimants primates
Les primates ! Il ne s’agit pas ici des
nombreux King Kong ni des cinq ou six versions de La Planète des
singes depuis 1968 mais du dernier Tarzan et du dernier Mowgli –
personnages toujours en compétition avec Hercule, Peter Pan ou Frankenstein
quand on ne veut pas prendre le risque de faire du neuf. The Legend of
Tarzan (2016) de David Yates semble nous ramener, en fait de légende, vers
une forme de réalisme bienveillant. Dans Greystoke (1984) Christophe
Lambert tuait en combat singulier un de ses congénères primates. Dans le film
de Yates, Alexander Skarsgård se bat contre un primate, est vaincu par lui et
lui sauve la vie par la suite. Cela s’appelle du recyclage intelligent. Les mentalités
ont changé. Samuel Lee Jackson, envoyé par le gouvernement américain, doit
réunir les preuves des exactions et de l’esclavagisme perpétrés par Léopold II
au Congo, c’est toujours pratique de fayoter les copains pour faire diversion
(la thèse d’un génocide dans l’État Indépendant du Congo a cependant été
récusée, par qui ?). Hollywood prend un peu de recul à travers le
personnage de Jackson en soulignant qu’on a commis pas mal d’exactions aux
États-Unis aussi. Ah ? bon. Et puis Tarzan, les gorilles et les Noirs font
alliance pour neutraliser une espèce de néo-nazi en la personne de Kristof
Waltz. Les singes et les Noirs n’ont jamais été aussi bien considérés. On a
presque la sensation d’un amalgame universel d’amour, d’espèces et de couleurs.
The
Jungle Book (2016) de Jon Favreau,
dont on ne sait si c’est de la synthèse totale ou du tournage maquillé
(probablement un mélange), apporte une petite touche de nouveauté à la légende
de Kipling. Moins drôle et moins poétique que le dessin animé de Disney, plus
élaboré que la version de Sommers (1994) avec Jason Scott Lee en Mowgli adulte,
le film offre quelques surprises. Sheer Kahn devient le plus inquiétant des
tigres du cinéma. Celui de Life of Pi (2012) est un matou en
comparaison. Et le roi Louis, un orang-outang géant, a la voix de mafioso de
Christopher Walken. Mowgli finit par tuer Sheer Kahn en l’attirant sur une
branche d’arbre, comme le fit Tarzan avec son primate rival dans Greystoke,
mais cette fois ce sont les flammes et non les eaux qui tuent l’adversaire. Dans
le plus récent Mowgli: Legend of the Jungle (2018) le petit d’homme
achève le tigre à coups de couteau. On aurait envie de l’entendre dire, comme
le professeur de La Leçon de Ionesco : « Le couteau tue,
le couteau tue ! »
Notons que le récit de Kipling, tout en révélant un
peu du mystère de l’Inde, est une parabole sur l’intelligence humaine. Mowgli,
tel Naoh dans la Guerre du feu, y symbolise l’homme-Dieu. En attirant
Sheer-Kahn dans une ravine, dans laquelle il sera piétiné par un troupeau de
buffles, il fait la preuve de la supériorité de l’homme sur les autres races du
règne animal. On se rend compte aujourd’hui, au fil de la disparition des
espèces, ce que le mot « supérieur » a d’incongru, et ce que
« différent » a de précieux. Lire à ce sujet et plus généralement
autour de l’individualité des animaux, les livres d’Éric Baratay, professeur à
l'université de Lyon et spécialiste de l'histoire des relations hommes-animaux,
notamment Biographies animales et Le point de vue animal. Il y
est question du chimpanzé Consul, hôte des Britanniques au XIXe
siècle ; il fumait la pipe. Il aurait fait un roi Louis sympathique.
Chez Kipling, Bagheera et Baloo font alliance avec
l’énorme piton Kaa, grand mangeur de singes, pour sauver Mowgli des sales
pattes du roi simiesque. Cet aspect n’a été repris dans aucune des adaptations.
Il y a pourtant là une richesse de symboles, le cerveau reptilien, la politique
des collusions, qui interpelle le lecteur. La parabole de Mowgli est
inépuisable, comme celle d’Hamlet ou de Cendrillon, mais la version de Favreau
s’épuise dans l’actualisation par le drame et du coup nous communique sa
fatigue.
Il faut voir Le peuple singe (1989) de
Gérard Vienne qui n’aura fait que 3 films, trois documentaires animaliers. Les
images sont époustouflantes, les commentaires récités par Piccoli sont donnés
au compte-gouttes. On y voit des orang-outang - déjà menacés à l’époque,
quasiment éteints aujourd’hui - des gorilles, eux aussi en mauvaise posture
(façon de parler) et toutes sortes de primates, en perte de primauté que ça en
est déprimant. En 1989, c’était sur les Champs-Élysées, j’étais sorti de la
salle de cinéma en cambrant mes fesses glabres et mon dos argenté, en hurlant
ma solitude. C’était la saison du rut. Pour me calmer, des badauds m’avaient lancé
des chips à l’huile de palme.
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