Ça tombe à plats
Je voulais intituler cet article « G a » façon rébus de
Voltaire au roi de Prusse, « G grand a petit ». Julie & Julia
(2009) est le portrait croisé de deux femmes amoureuses de la cuisine. Julie
c’est le petit a et Julia le grand G. Julia Child, icône américaine des années
60-80, a fait connaître la cuisine française à ses compatriotes. Julie,
bloggeuse du XXIe siècle a essayé toutes les recettes de Julia.
C’est sur les livres de ces deux femmes qui ne se sont jamais rencontrées que
Nora Ephron (morte en 2012, scénariste de When Harry Meets Sally (1989),
femme du journaliste Berstein et connaissant ainsi la véritable identité de
Gorge profonde dans le scandale du Watergate) a réalisé ce film gourmand avec
Meryl Streep et Amy Adams. La musique est composée par le frère de ma copine
Kiki, Alexandre Desplats. Le personnage de Streep, Julia, est presque
insupportable par sa voix et sa diction mais probablement très fidèle à
l’originale. On suit donc Julia de sa fameuse sole meunière dégustée dans la
plus vieille auberge de France à Rouen jusqu’à la publication de son ouvrage
encyclopédique sur la cuisine française et ses émissions culinaires qu’elle
ponctuait invariablement d’un « bon appétit ! ». Et à
cheval, on accompagne Julie dans son entreprise pharaonique : réaliser
plus de 500 recettes à la Julia en 365 jours, et en faire le récit continu sur
internet alors qu’elle travaille dans une société d’assurances. Julie et Julia
ne sont pas seulement des cordons bleus, ce sont aussi des fleurs bleues,
disons des femmes de cœur. Et ce film nous dévoile tous les détails attestant
de la simplicité, de l’honnêteté et de la bonté de ces deux femmes que séparent
trois générations (Julia pourrait être l’arrière-grand-mère de Julie). On est
néanmoins touché par l’amour de la cadette pour son aînée, parce qu’il saute
par-dessus le gouffre du temps, de cet amour qui permet de réveiller les
destins éteints… et les intestins. Quel poète. Cependant, on fera mieux de se
repaître des grands plats de résistance danois Babettes gæstebud (Le Festin de Babette - 1987 - Axel) et
taïwanais Yin shi nan nu (1994 – Ang Lee – intitulé Salé sucré mais signifiant femme,
homme, manger, boire), ainsi que des desserts anglais Vatel (2000 -
Joffé) et mitterrandiens Les saveurs du palais (2012 - Vincent). On
évitera le récent The Hundred-Foot Journey, la nouvelle carte postale de
Lasse Halsström, une famille d’Indiens ouvre un restaurant dans un village français,
en face d’un « une étoile » tenu par Helen Mirren. Il n’y a pas
grand-chose à dire du monde photoshopé de Hallström, la scène d’introduction
dans un marché indien est ridicule de propreté, un marché indien sans ordures
et sans odeurs existe seulement dans les studios de cinéma. Hallström aurait pu
s’inspirer de la scène d’introduction dans The
Commitments (1991) où on sent le marché irlandais. Son film est un tissu de
sentiments et de situations écrits comme sur l’ordonnance d’un médecin, avec
des personnages conventionnés et des plats remboursés par la mutuelle. Il y est
aussi question de la cuisine moléculaire façon El Bulli, très à la mode et donc
parfaitement adaptée à son cinéma tendance.
Dans la veine des sentiments remboursés par la sécurité sociale
(quoiqu’ici il s’agisse des États-Unis où la couverture sociale, comme l’on
sait, laisse dépasser les pieds) j’ai vu Chef (2014) au cinéma
d’Auroville. J’accompagnais une copine, volontaire comme moi dans une ferme de
permaculture, Ronny, une charmante israélienne qui venait de passer trois ans
dans l’artillerie et qui s’offrait un périple en Inde. Mais là n’est pas la
question. Le bedonnant Jon Favreau a écrit et tourné cette histoire d’un chef
qui perd son travail et acquiert un camion cantine avec lequel il sillonne les
routes du sud pour servir des hot-dogs et des burritos. Il en profite pour se
reconnecter à son fils, qui l’aide non seulement à cuisiner mais à se vendre
dans les médias sociaux, et à son ex-femme. Favreau a réussi à réunir dans de petits
rôles Johansson et Downey Jr (qu’il a dirigés dans Iron Man) ainsi que Hoffman et Leguizamo. Cependant, si l’on peut
fermer les yeux sur certaines incohérences (comment un chef de renom
imaginerait trouver son salut dans le fast-food ambulant ?), on ne peut
digérer sans cachet l’apologie du travail et de la famille, sans cesse rabâchée
par les films américains. Soyons clairs une fois de plus : cette apologie
n’est pas plus sincère que fondée. Elle a la même fonction que les messes
tombées en désuétude, contribuer au mythe américain, maintenir les gens dans
l’illusion et donc à leur place et finalement, puisque tout cela est un
processus en cercle vicieux, les confirmer dans leurs croyances en leur disant
ce qu’ils veulent entendre. Tout le monde est content, la production gagne de
l’argent facile et le peuple s’amuse à peu de frais dans le confort de ses
certitudes. Taste good, feel good.
Burnt (2016) “Did you ever see that film Seven
Samurai? That’s how I want my chefs to be”
nous dit Bradley Cooper, un chef névrosé, fichu caractère mais passionné. Lui
aussi doit faire face à l’adversité et remonter la pente. Dans son restaurant,
il a des exigences qui feront mouiller les spectatrices et baver les
spectateurs plus alléchés par l’image de la réussite sociale que par les odeurs
de cuisine. Le scénario est effroyablement conventionnel et ne laisse échapper
aucun cliché. Tout y passe dans le domaine de la psychologie de cuistot. Or, je
ne vois pas ce que les sept samouraïs ont à voir avec elle, hormis peut-être
la cuisson du riz ? Quand un chef-d’œuvre est évoqué dans un navet, j’ai l’échine
de porc qui se hérisse.
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