Assayas assailli
J’ai vu deux films d’Assayas sur Arte, Irma Vep (1996) et Sils
Maria (2014). Très différents par la facture - le premier est capricieux
comme un jeune antique, l’autre est classique comme un vieux moderne - ils ont
en commun une référence au cinéma ancien. Irma Vep est le personnage principal
du désormais classique Les vampires (1915-16 – Louis Feuillade) et Sils
Maria est le village suisse où Arnold Fanck, spécialiste du film alpin – il a
tourné cinq longs métrages avec Riefenstahl – a filmé Das Wolkenphänomen vom
Maloja (1924) un beau court-métrage dont des extraits sont montrés dans le
film d’Assayas. C’est peut-être une des raisons pour lesquelles l’œuvre du
Français a été gazé par certains critiques new-yorkais, Fanck étant connu comme
un sympathisant nazi, tardif mais sympathisant tout de même. Tout ce qui touche
de près ou de loin le cinéma, à New-York comme à LA, est un peu juif. Gare aux
références !
Je revois donc
avec le même plaisir Irma Vep, quintessence de et hommage à la Nouvelle vague,
thème plutôt intello et carrément méta-cinématographique, décor parisien,
ancrage politique, non-jeu des acteurs (parfois), versant cérébral des
histoires de fesses ou, disons, la fesse dans le verbal, expérimentations
techniques et esthétiques… Les ressemblances avec La nuit américaine
(1973 - Truffaut) et Warnung vor einer
heiligen Nutte (1971 -
Fassbinder) sont prégnantes. Jean-Pierre Léo et
Bulle Ogier et même Lou Castel ne sont pas là par hasard. La musique non plus
avec notamment Bonnie and Clyde
(1968) de Gainsbourg. Et la relation entre Nathalie Richard (actrice de Rivette)
et Maggie Cheung (In the Mood for Love – 2000) est tout autant une
ébauche nouvelle vague. Le regard tantôt médusé tantôt amusé de Cheung, sur cet
essaim de gros buveurs, fumeurs, bouffeurs et parleurs préfigure celui d’Adam
Goldberg dans Two Days in Paris (2007 – Julie Delpy). On parle, on
s’agite, on s’engueule et rien ne se passe. Un membre de l’équipe de tournage
déclare à propos de Léo, réalisateur
caractériel « La mauvaise foi
d’un metteur en scène, c’est un peu une question de survie.»
Richard Brody, critique de cinéma au The New Yorker, est spécialiste de la Nouvelle
vague. Il a notamment écrit une biographie de Godard et a été fait chevalier de
l’Ordre des Arts et des Lettres pour sa contribution à la diffusion du cinéma
tricolore en Amérique. Or, ce qu’il écrit à propos de Sils Maria
et du cinéma français laisse pantois : “Clouds of Sils Maria, as the
title suggests, is a sort of travelogue, a commercial for European cultural
tourism, and, as such, it’s the perfect image of the very system that created
it. There’s almost no
independent filmmaking in France, and there isn’t supposed to be. If there
were, it would stand as a threat to the system that, by way of training,
enticements, and restrictions, is the source of the comforts that the movie
depicts and that the movie reflects. The mediocrity is stifling.” « …une publicité pour le tourisme culturel européen, et en tant
que tel, c'est l'image parfaite du système même qui l'a créé. Il n'y a presque
pas de cinéma indépendant en France, et il n'est pas censé l'être. S'il y en
avait, cela constituerait une menace pour le système qui, par le biais de
formations, de séductions et de restrictions, est la source du confort que le
film dépeint et que le film reflète. Sa médiocrité est étouffante. »
Je me mets à la place d’Assayas, lisant cette exécution en règle dans
The New Yorker : « Une pub pour le tourisme culturel européen ?!
Ce type n’a vu que les trois minutes de plans montagnards. Mon film, c’est du
Cassavetes la plupart du temps. C’est du Truffaut à l’américaine !
Spécialiste de la Nouvelle vague, cet abruti ? Il n’a rien
compris ! »
Et en effet, on se demande si Brody a vu le film en entier. S’il y a
une dose de pédanterie dans cette histoire d’actrice sur le retour, un zest de
prétention vers Mankiewicz (All About Eve – 1950), le film est séduisant
à bien des égards et pas uniquement par sa cinématographie léchée et son titre
romanche (qui seuls évoquent vaguement la pub dénoncée par notre chevalier). La
relation entre Kristen Stewart et Juliette Binoche est remarquable. La première
fait répéter la deuxième pour un rôle dans une pièce qui a fait son succès
quand elle était jeune, mais dans laquelle cette fois elle interprète le
personnage le plus âgé (on pense à Michael Caine jouant les deux rôles de Sleuth
à 35 ans d’écart). Stewart donne donc la réplique à Binoche sans que le
dialogue de la pièce ne soit séparé de ceux qui leur sont personnels. Le
spectateur est ainsi entraîné dans un jeu de délicates oscillations entre
réalité dans le film et fiction dans la réalité des personnages. On aurait
envie de dire à Assayas : « Oublie la Suisse et ses chalets,
élague dans l’intrigue et concentre ton film sur tes deux actrices. Et demande peut-être
à Pinter de te faire un huis-clos ? Même pas, ton texte et ta caméra ont
poussé Stewart vers six récompenses pour ce second rôle. Ton film a du
mérite ! » Il a d’ailleurs obtenu le prix Louis-Delluc dont la
liste des lauréats depuis 1937 montre clairvoyance.
Il devrait y avoir des critiques de critiques, un Gault et Millau de la
critique de cinéma avec liste rouge. Qui ne fait pas son boulot ? Qui
écrit à la va-vite, par simple hastilité (hostilité hâtive) ? Je me
demande du reste ce que Brody entend par « independent filmmaking ».
Ne pas toucher de subventions publiques, subventions que Schwartzenegger dans
les années 90 proposait d’interdire pour que les productions américaines et
européennes jouent à armes égales, n’est pas une garantie d’indépendance, au
contraire. N’importe quel imbécile, et a fortiori un critique de cinéma
chevalier de l’ordre machin, sait que l’argent de la culture est indispensable
pour faire un cinéma qui pense au lieu d’un cinéma qui rote ou qui pète. Les
films d’Hollywood sont les plus dépendants qui soient, dépendant d’un processus
financier écrasant aussi bien pour les créateurs que pour leur public éventuel.
Pour sortir du domaine de la consommation et entrer dans celui de la création,
la liberté que donnent les subventions est nécessaire.
J’imagine Brody se regarder en pouffant dans la glace le matin et
soliloquer : « Stifly mediocrity, tu charries, t’aurais pu au moins voir
le film jusqu’au bout ». Et la médiocrité de la plupart des 500 films
américains annuels ne lui coupe-t-elle pas le souffle ? Et Godard, qui
l’intéresse tant, n’était-il pas souvent à bout de souffle une heure avant la
fin de ses films ? Et la médiocrité étouffante de certaines critiques ?
Non mais ! je lui ferai bouffer les crottins de sa monture, chevalier de
mes deux. Mieux, je vais l’enfermer dans une salle avec quelques films de
Garrel et il comprendra ce qu’étouffer veut dire.
Un autre petit drôle
nommé Kyle Smith, celui-ci travaille
au New York Post, écrit : "A backstage
drama that has all the sizzle of a glass of water resting on the windowsill,
[...] Clouds of Sils Maria mistakes lack of dramatic imagination for
smoldering subtlety." « Un drame en coulisse qui a toute la
saveur d'un verre d'eau [...] Clouds of Sils Maria confond manque d’imagination
dramatique avec brûlante subtilité. »
Smith a fait comme Brody, il s’est contenté des dix premières minutes.
L’histoire a du mal à démarrer, il est vrai : les premiers plans dans le
TGV lancé à toute allure ont par contraste une lenteur lénifiante. Mais le film
ne mérite pas cette épitaphe. Les moments maladroits, disons ostentatoires,
n’empêchent pas la subtilité et l’imagination. Il semble que les critiques
culturels se laissent souvent griser par leur immunité. On peut passer sa
mauvaise humeur sur un film sans mettre sa réputation en danger, et encore
moins sa vie. Ce n’est certes pas comme écrire un livre sur des versets ou
faire la caricature d’un prophète. On peut asperger sans se mouiller. Et puis il est si grisant d’aller à contre-courant ou de surprendre son
auditoire par un anathème. La mauvaise foi d’un critique, c’est un peu une
question de survie, non ?
C’est peut-être ce qui m’attire dans la critique de
film ? le libre exercice de la mauvaise foi pour me flatter moi-même
d’être un intellectuel et me venger de ceux qui ont eu les opportunités et le
courage que je n’ai pas eus.
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