Accords perdus dans le vent


Buena Vista Social Club (1998) Rye Cooder est allé chercher Wim Wenders, pour qui il avait composé la musique de l’excellent Paris Texas (1984), pour tourner un documentaire sur la musique cubaine, celle des années 30 à 50. Merci à eux, il faudrait faire un documentaire comme celui-ci pour chaque tradition musicale sur tous les continents. On sait le succès que le film et la musique du film ont eu à travers le monde. Réunir ces canoniques musiciens ressemblait à un travail d’anthropologue et pourtant ce ne sont pas des reliques figées dans le formol qui nous sont montrées mais d’authentiques géants desquels le temps a détourné ses regards, sans doute pour mieux jouir des mélodies. Nous sommes en 2014, la plupart de ces artistes, Compay Segundo (Chan Chan) et Ibrahím Frerrer (Ay Candela), sont morts depuis le tournage ; Seule Omara Portuondo (La Sitiera) chante toujours. J’avais entendu parler du film à sa sortie et vu quelques extraits mais, comme cela arrive souvent avec les produits de la réclame, de nombreuses années se sont écoulées avant qu’il ne me vienne au cœur. J’en ressens une double mélancolie car le temps a passé deux fois, la première sur un club disparu, le Buena Vista, et sur un style de vie ; la deuxième sur le témoignage des survivants. La mort s’acharne, le cinéma nous sauve. On y voit aussi les rues mortelles de La Havane bordées d’immeubles lépreux et mâchurés, ces curieux camions qui servent d’autobus, Korda qui présente ses photos de la révolution, les voitures américaines de l’époque haïe rongées par le sel, une banderole « La revolucíon es eternal », oui, des clichés mais quel monde ! Le film ouvre et finit sur Chan Chan, étrange mélancolie des tropiques, une chanson peut-être à la fois métaphorique et métonymique sur le désir, obscure comme une épigraphe précolombienne. Compay Segundo et son gros cigare, c’est apparemment son seul point commun avec Castro (quand on lui demande de jouer Hasta Siempre à la radio nationale, il s’exécute de bonne grâce en précisant « nosotros como musicos, aprendemos a tocar de todo », autrement dit « je veux bien parce qu’un musicien ne fait pas de politique »), en sont les auteurs inspirés par une ancienne chanson paysanne. La chanson a été composée peu de temps avant la rencontre avec Rye Cooder. Il y a plusieurs versions, les deux arrangements antérieurs à Buena Vista ne comportent pas la trompette, ni bien sûr la guitare de Cooder, et Compay les chante avec plus de vigueur ; dans l’une d’elle la crécelle donne un rythme langoureux, dans l’autre la flûte un ton léger, et il y a des sons résolument gais. Dans le refrain, le chanteur va de ville en ville dans une province de l’est de l’île, Alto Cedro, Marcaré, Cueto, Mayarí… il aime sans pouvoir s’en empêcher, à tel point qu’il en bave. Et voilà un couplet qui nous parle de Chan Chan et Juanita :



Cuando Juanica y Chan Chan                          Quand Juanica et Chan Chan
En el mar cernian arena                                   filtraient le sable dans la mer*
Como sacudia el 'jibe'                                       Comme elle secouait le tamis !
A Chan Chan le daba pena                               Il en était tout retourné…



*Sans doute pour fabriquer l’adobe, un mortier dont on fait les maisons en Amérique du Sud.



Ma traduction est approximative mais moins crue que les sous-titrés du film « how her bottom shook, how Chan Chan was aroused » ! Après le chanteur ordonne à quelqu’un d’enlever les feuilles de canne du chemin pour qu’il puisse aller s’asseoir sur un tronc car comme ça il ne peut y accéder. Une métaphore sur le coït ? On peut tout imaginer. Quoiqu’il en soit, la version Buena Vista est plus lente comme si elle se frayait un chemin à travers les cannes à sucre. Il se dégage de cette musique, de ces notes de guitare et de trompette, ces frappes légères de congas et bongos, batas et bombos, et le son vibrato du bottleneck de Cooder, un mystère lent et moite. La mélancolie existe sous toutes les latitudes. Le mariage Cooder-Compay rappelle celui de John Lee Hooker et Santana quelques années auparavant. La voix usée des vétérans accompagnée des sons de guitares célèbres, le talent additionné par les lustres. Pour l’anecdote : ma copine Ève qui, comme moi fréquente l’Espace des possibles, a rencontré Compay à la Havane vers 2000. Ils se sont roulé un patin qu’elle roule encore, de sa langue mélancolique, en contant l’anecdote. Mélangolie…

Soit, ce ne sont pas les films sur Cuba qui manquent, et surtout pas sur le Cuba américain d’avant Castro. On pourra voir Havana (1980) de Pollack, avec Redford et Olin, plutôt que d’aller dépenser son salaire dans un casino. On évitera soigneusement The Lost City (2005) d’Andy Garcia, malgré Bill Murray et la belle Inés Sastre. On verra au moins le premier des deux films de Söderberg sur Guevara intitulés astucieusement Che (2008) avec Del Toro dans le rôle titre. Travail remarquable. Et peut-être le documentaire d’Oliver Stone, Commandante (2003), et on ne manquera pas, même pour aller au casino, Fresa y Chocolate (1993) d’Alea et Tabío, politique et sexualité à la Havane castriste, récompensé 25 fois. Mais surtout, si la mélancolie et la cruauté des tropiques vous attirent, si les musiques perdues vous fascinent, partez avec le vent dans Los Viajes del viento (1999) de Ciro Guerra. Un joueur d’accordéon dont la femme est décédée, se met en route une dernière fois pour rendre l’instrument à la personne qui lui a enseigné le jeu. Une ôde à la Colombie, aux saltimbanques et à la musique du genre Vallenato. La scène où deux paysans s’affrontent à la machette exhale l’essence de la vie des musiciens, mystérieuse et brutale. Ce film, le plus souvent lyrique, parfois épique, est aussi une quête sociale, quasi anthropologique. On y voit les afro-colombiens, les indiens Kogi et d’autres groupes ethniques. Lent, long, libre, une fois vu, il ne vous quittera plus.

En 2013, j’ai filmé les groupes Costenos sur la plage de Santa Marta. Cette musique vigoureuse et gaie est inspirée par le vent de la Sierra qui dévale en hiver le flanc des montagnes et chasse la brise des Caraïbes. Cette musique est aussi celle du vent mais elle n’est pas dans le film.

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